Lorsque la route se met à grimper, cyclistes et marcheurs savent qu’ils vont devoir fournir des efforts supplémentaires et importants pour contrecarrer l’effet de la pesanteur qu’on perçoit à peine sur terrain plat. Toutes celles et ceux qui ont fait cette expérience connaissent, au cœur d’eux-mêmes, cette sensation de s’échapper à la pesanteur en soulevant, pas à pas, tout le poids d’un corps qui résiste.

Résister, c’est d’abord renoncer à la tentation de choisir le chemin le plus plat et oser se diriger vers un sommet. Là où l’air est plus pur, là où on peut « voir plus loin que l’horizon » (Aragon), là où se trouve « le chemin de crête » (Sulivan). Pour vivre cette sensation du passage d’un col – « ce moment où rien n’existe que ce moment lui-même » (Segalen), il faut se faire plus léger, s’habituer à l’effort, bien se connaître. Et c’est un travail, un combat.

Résister, c’est accepter d’être là, de tout son corps, de toute son âme, de tout son esprit, entraîné au plus intime de moments qui nous dépassent.

Résister, c’est aussi accepter de garder les yeux ouverts. Quoi qu’il arrive, faire sienne cette consigne que donnait Cardijn aux jocistes : « Voir, juger, agir ».

Résister, c’est voir.
Voir sans ornières, regarder sans faux fuyants, rendre le temps d’observer, de lever le nez du guidon pour faire le point…

Résister, c’est juger.
Peser le « pour » et le « contre », éclairer les différentes facettes de la réalité, faire le tour des problèmes, prendre en compte les tenants et aboutissants, accepter la « complexité du monde » et « l’improbable en nos vies » (Edgard Morin).

Résister, c’est alors agir.
Agir chacun à sa mesure, comme le petit colibri cher à Pierre Rabhi, se donner les moyens d’être efficace et clair dans son engagement, ne pas fuir devant l’énormité de la tâche, oser s’avancer et se démarquer s’il le faut.

Résister, c’est sans doute se forger une utopie, donner un sens à son chemin, avoir dans la tête sa boussole…
Car que serait la résistance à quelque chose dont on ne connaîtra pas l’importance ?

Résister, c’est ne pas se laisser aller aux quatre vents comme la girouette.
Savoir où l’on va, choisir sa destinée pas sa destination et « puisqu’on ne peut changer la direction du vent, il faudra apprendre à orienter les voiles » (James Dean).
C’est être attaché à des choses essentielles comme la porte qui est soutenue par les quelques centimètres de ses gonds. La porte s’ouvre, se ferme, s’entrouvre et pivote et tient dans son chambranle. Il ne faut pas grand-chose  pour qu’une porte puisse être une porte : quelques centimètres indispensables.

Résister, c’est marcher à contrecourant.

Résister, c’est voir le courage de s’arrêter.

Résister, c’est aussi continuer de marcher encore quand les autres s’arrêtent.

Résister, c’est persister à regarder ce qu’il y a de beau (…) derrière la saleté s’étalant devant nous » (Jacques Brel).

Résister, c’est avoir en soi l’attente et le goût d’un invisible deviné ou entre aperçu.

Résister, c’est être fort au cœur de notre fragilité.
(Ne parle-t-on pas de la résistance d’un matériau. Même un matériau fragile peut devenir résistant comme la laine filée, le chanvre tressé, le papier empilé…)

Résister, c’est être lumineux.
(C’est une résistance qui produit la lumière d’une ampoule électrique. C’est une résistance qui nous réchauffe et fait cuire nos aliments.)

Résister, c’est surtout apprendre la solitude de la solidarité et du partage.

Mais résister n’est pas simple.
Bon nombre de prophètes dans la Bible ont d’abord résisté à l’appel qui leur était adressé.
Dans l’Évangile aussi, comme le jeune homme riche (« Va, vends tout et viens »), Pierre (« Non, je ne le connais pas ») et même Jésus (« Épargne-moi de boire à cette coupe »). Avec, cependant, au bout de l’angoisse, le « Fais comme tu veux » si proche de l’acceptation de Marie : « Qu’il me soit fait selon ta Parole ».

Résister, c’est aller au fond d’un engagement. Assumer son « oui » jusqu’au bout.

Avec ces trois formes de prières chères à Nikos Kazantzaki :

  1. Je suis un arc entre tes mains, Seigneur, tends-moi sinon je pourrirai ;
  2. Ne me tends pas trop, Seigneur, je casserais ;
  3. Tends-moi tant que tu veux, Seigneur, et tant pis si je casse.

Résister, c’est se mettre en marche comme Gandhi, comme Jésus, comme celui qui, aujourd’hui, se lève et se met en route. « Va, prends ton grabat et marche ! » E Ultreïa ! Pèlerin sur ta route. « Ta route est la trace de tes pas. » (Antonio Machado)

« Marche comme ton cœur te mène
et selon le regard de tes yeux » (L’Ecclésiaste)
Et la Parole comme « lumière de nos pas » (Psaumes) avec au cœur cette invitation comme simple viatique :

« Souffle de vie,
Qui es au monde
Celui qui parle dans le silence
Que ton essence nous soulève »

(Caroline Valentiny)

Que ton essence nous soulève afin que nous puissions résister à nos pesanteurs.

 

Christian Merveille
Septembre 2016

(1) René Char

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer