Éditorial avril 2014 : La grandeur à genoux

«  Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds ! »
( Jean 13, 6 )

Parce que les Israélites marchaient pieds nus ou en simples sandales, le tout premier devoir de l’hospitalité imposait de laver les pieds de ses hôtes.  La Bible en témoigne à de nombreuses reprises, et notamment lors du fameux épisode des trois visiteurs qui arrivent aux chênes de Mambré. En pleine chaleur du jour, Abraham cherche un peu de fraîcheur à l’entrée de sa tente lorsque, levant les yeux, il voit trois hommes debout près de lui. Toutes affaires cessantes, il se prosterne devant eux et demande qu’on apporte un peu d’eau pour leur laver les pieds (Genèse 18, 1-4).


Au temps de Jésus, la coutume du lavement des pieds est encore vive et très codifiée : les esclaves non juifs lavaient les pieds de leur maître, les femmes ceux de leur mari et les enfants ceux de leur père. Geste d’hygiène et de rafraîchissement qui se veut aussi d’affection comme en témoigne l’épisode du repas de Jésus chez un Pharisien lorsque « surgit une femme de la ville qui était pécheresse ». Tout en pleurs, elle s’abaisse et « se met à baigner ses pieds de larmes puis elle les essuie avec ses cheveux et les baise tendrement. » (Luc 7, 37-38)

« ÇA NON, JAMAIS ! »

Au soir du Jeudi Saint, bouleversant complètement la tradition, Jésus lui-même prend le rôle de cette femme aimante, et de cet enfant, et de cette épouse, et de cet esclave étranger. Il se lève de table, quitte son vêtement, prend un linge, verse de l’eau dans un bassin et se met à laver les pieds de ses disciples. Ils sont médusés. Simon-Pierre, le plus déterminé à faire respecter la hiérarchie, proteste avec véhémence : « Toi, me laver les pieds ! Ça non, jamais ! » (Jean 13, 8) C’est qu’il a le sens de la grandeur, Simon-Pierre, de la dignité, de l’élévation. Le maître doit rester le maître et Dieu rester Dieu, sinon où va-t-on ?

Jésus les stupéfie et même, à certains égards, les scandalise. Alors, mesurant leur désappointement, il reprend place à table et leur demande : « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » (Jean 13, 12)

La grandeur, oui, bien sûr, il ne la renie pas, mais comment leur dire qu’elle s’agenouille, la grandeur, qu’elle s’abaisse, qu’elle se prosterne,  et que c’est pour cela qu’elle remet debout ?

Attention, qu’on ne s’y trompe pas, « il ne faut jamais envisager le christianisme sous un angle de rapetissement » nous dit Maurice Zundel. « Il n’y est jamais question de limiter nos ambitions à quelque chose de dérisoire, au contraire ! Le christ nous délivre de toute humiliation, de toutes ces hiérarchies où il y a un « en haut » et un « en bas », où il y a des maîtres et des sujets. L’Évangile n’est aucunement une sorte de consolation donnée à une humanité faible et pleurnicharde, l’Évangile se place sous le signe de la grandeur ! » (L’Homme, le grand malentendu, Ed. Saint-Paul)

« LAVER EST UNE GRANDE CHOSE »

Dans le magnifique roman de Sylvie Germain, Éclats de sel, l’auteure imagine le personnage d’une femme d’ouvrage en train de tire-bouchonner la serpillière au bout de son balai, « Moi », dit-elle à Ludvik, le héros de l’histoire, « je vois en grand la détresse des gens minuscules et en infime la splendeur des puissants ». Juste après, alors qu’elle s’accroupit près du seau pour y replonger son torchon, elle lui dit, sans transition : « Laver est une grande chose vous savez. Ainsi laver le sol, on efface les traces des semelles sales mais les pas, on ne peut pas les effacer, ils vous résonnent à jamais dans le cœur ». (Gallimard, 1996)

Laver les pieds est aussi une grande chose. Et je me dis qu’en lavant les pieds de ses disciples, au soir du Jeudi Saint, Jésus les caresse avec tant de douceur que leurs pas, ces pas qui l’accompagnent depuis des mois, entrent en lui et résonnent à jamais dans son cœur.

 

                                                                        Gabriel Ringlet
Avril 2014