Samedi du Prieuré : Francis Van de Woestyne et Patricia Vergauwen (15/02/20)

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Entre deux tempêtes dont la première a durement frappé le Prieuré, c’est une autre tempête, toute intérieure, qui a secoué les habitués des Samedis du Prieuré. L’émotion, omniprésente, a en effet saisi chacun à la gorge. Victor est le fils de Patricia Vergauwen et Francis Van de Woestyne. Il est décédé accidentellement en 2016, il n’avait que 13 ans. Pour faire mémoire de lui et continuer le dialogue avec lui, ses parents ont écrit, chacun de leur côté, ce que Victor a été pour eux. Ils viennent de rassembler ces textes et de les publier sous le titre Un enfant, aux éditions Grasset. Interrogés par l’écrivaine Geneviève Damas, ils ont raconté leur chemin de deuil, la nécessité pour eux de prendre soin de la mémoire de Victor, pour maintenir son souffle de vie. Pour la célébration eucharistique, ils avaient choisi les mots de Jésus, lors de la dernière Cène, tels que Jean les rapporte au chapitre 15, versets 12 à 17. Ils ont ensuite, chacun à leur tour, réactualisé les paroles de Jésus en les mettant dans la bouche de Victor. Leur témoignage bouleversant a rejoint chacun dans ses propres deuils.

Compte-rendu

Faire mémoire de Victor

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Écrire, c'était continuer à faire quelque chose pour son enfant.

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DSC 0084Patricia est pédiatre à l’hôpital Saint-Jean et Francis, éditorialiste en chef à La Libre. Lorsque leur fils Victor décède, Patricia se met à lui écrire tout de suite, sans autre projet que de faire quelque chose pour lui, de continuer à dialoguer avec lui. « C’était ma manière à moi de le retenir », confie-t-elle. Pendant six mois, elle n’en parle à personne. Au bout de ce temps, elle se confie à son mari et l’invite à écrire lui aussi. Mais chacun traverse le deuil à sa façon. Pour lui, ce n’est pas si facile d’écrire, cela n’a rien d’apaisant, c’est une façon de revivre ces événements terriblement douloureux. Mais il accepte le défi pour rejoindre son épouse sur ce chemin, et puis, comme le dit Laurent Gaudé : « Dire la chute, c’est encore rester debout. »

200222Devenir celle que je parais.

Chaque deuil se vit seul, expliquent-ils, on vit ensemble, mais on ne vit pas la douleur au même moment. Ce sont des chemins solitaires, parallèles avec de temps en temps des rapprochements ou des éloignements. Chacun a sa façon de réagir face à la disparition d’un être aimé. Certains préfèrent ne plus parler du défunt. Ce n’est pas leur choix. Pour eux, tous les moyens sont bons pour qu’on parle de Victor : créer une fondation à son nom, lever son verre en son honneur tous les jours et prononcer son prénom. Ils l’invitent partout où ils vont, non pas de façon pathologique, mais pour maintenir son souffle de vie. Ils veulent prendre soin de sa mémoire, parce que, disent-ils, « son âme doit bien être quelque part ». Tant que les gens sont vivants, on parle d’eux, pourquoi faudrait-il arrêter quand ils meurent ?

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Un deuil à vivre en solitaire, sur des chemins parallèles.

Tenir, c’est contagieux

Patricia a tenu le coup en donnant l’impression qu’elle tenait : « Souvent, je fais semblant, et avec le temps, je deviens ce que je parais. C’est cela avancer, on s’oblige à faire encore les choses du quotidien et à force de le faire, on y arrive. » Pour Francis, ce sont les matins qui sont difficiles : « Il faut réapprendre tous les matins sa mort. » Ensuite, le travail reprend le dessus et structure ses journées. Mais la superficialité des médias l’écœure, alors il se dirige vers des entretiens plus profonds, les « États d’âmes » publiés dans La Libre.

Avec simplicité et sincérité, les parents se confient : « La mort de Victor nous apprend notre finitude. On ne vit plus comme si on était immortel. Je n’ai plus peur de mourir, je me sens prête, dit Patricia, à le rejoindre. Il est déjà là. » « Cette mort, enchaîne Francis, nous relie à tous ceux qui vivent des histoires parfois bien plus dramatiques que les nôtres. »DSC 0079

Leur livre, écrit d’une plume poétique et cristalline, est à l’image de Victor : d’une extrême douceur. Le sentiment de colère ou d’injustice leur est étranger. Chaque jour, ils reçoivent des témoignages bouleversants de gens qui se sentent rejoints, car la douleur est universelle. Le débat qui a suivi l’interview au Prieuré, l’a encore montré.

Dans le travail de deuil, le temps n’aide pas. « Le temps nous éloigne de l’enfant vivant qu’on a eu, dit Patricia. Au début, il n’y a pas de manque. C’est maintenant, trois ans après, que le manque est viscéral. Le temps n’aide pas, mais il fait avancer. » « Chaque jour est le lendemain de sa mort, poursuit Francis. Le temps qui passe, c’est du temps sans Victor. »

Heureusement aussi, il y a leurs autres enfants. Chacun avait une relation très forte avec Victor. « On se soutient mutuellement. Tenir, c’est contagieux et communicatif. »

DSC 0076Entre les lignes, c’est toi que je lis

Victor adorait lire. Il lisait très souvent et partout. Alors, pour donner du sens à ce qui n’en a pas, Patricia et Francis créent « Le fonds Victor » qui tend à promouvoir la lecture chez les jeunes. C’est une façon aussi pour eux de prolonger son histoire et ce qu’il a été. La lecture, cela permet de s’évader, de sortir de ce que l’on est aujourd’hui, ou parfois au contraire de retrouver le lieu où l’on est. « Lire la souffrance, cela permet de supporter un peu plus la nôtre. » Patricia et Victor parlaient souvent ensemble de leurs lectures respectives, c’étaient des moments de grâce où chacun apprenait à connaître l’autre à travers ce qu’il lisait.

200221Lever son verre à Victor. Il doit bien être là quelque part.

Raconter des histoires aux enfants, lire à haute voix, cela provoque la sécrétion de l’ocytocine chez les enfants. Cela les apaise. Et c’est important de continuer, bien après que les enfants sachent lire, car c’est aussi un moment de partage de tendresse. Et puis, comme le dit le slogan du « Fonds Victor » : « un enfant qui lit sera un adulte qui pense ».

 

Bibliographie :
Patricia Vergauwen et Francis Van de Woestyne, Un enfant, Grasset, 2019.
www.lefondsvictor.be

Voir plus de photos : https://photos.app.goo.gl/j37Yx7EjSCxHgsbGA
Voir la vidéo :

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Un enfant qui lit sera un adulte qui pense.

Interview : Gabriel Ringlet
Compte-rendu : Jean Bauwin
Évocation : Thierry Marchandise
Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/
Photos : Chantal Vervloedt-Borlée
(15/02/2020)

 ÉVOCATION

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Un matin lumineux à l’image de Victor, à l’image de la douceur de Victor.

Toi le Christ tu pourrais dire ou peut-être chanter comme Yves Duteil : « prendre un enfant par la main, pour l’emmener vers demain ». Mais parfois la vie fait que l’enfant parte vers la lumière, bien avant ses parents. Et parfois, il fait bleu sous les tombes !

Toi le Christ tu nous as dit aussi  et nous le répétons souvent : « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis  au milieu de vous. »

Dans notre profond silence ce matin, tu es donc là avec nous pour entendre les mots, la résonnance et le chant des mots, la tristesse, la douleur et la confiance, le chant d’espoir et le sourire à travers ce que Patricia et Francis nous ont partagé avec tant de simplicités . Merci aussi à la douce et bienveillante complicité de Geneviève.

Et nous avons entendu combien la parole glisse librement et délicatement entre vous deux. Merci Patricia, merci Francis.

À toi le Christ, nous pouvons dire que nous sommes dans la gratitude. Dans une immense  gratitude à l’égard de Victor qui a créé ce matin le lien entre nous tous et qui nous a fait grandir, peut-être, sur l’essentiel.

Prolongement : Francis

DSC 0049Depuis un petit temps, déjà, je savais que je devais vous quitter.
Le voilà, le grand mystère de la vie. Certains savent qu'ils doivent rentrer plus tôt, là-bas.
Je ne savais pas quand cela se produirait.
Quand j'ai glissé du toit, je ne me suis même pas rendu compte de ce qui arrivait.
Je suis tombé, je n'ai pas eu mal, je me suis endormi.
J'ai senti la main douce d'Alice, j'ai adoré voir le visage de maman, penchée sur moi.
Mais je croyais que je rêvais.
Et quand je me suis réveillé, j'y étais.
Ici, tout va bien. Je ne pourrai pas dater cette lettre, car ici, le temps n'existe plus.
Je n'ai même pas de mot pour décrire ici. C'est partout et nulle part, maintenant et toujours.
Il faut, paraît-il, maintenir une sorte de pyramide d'âge. À cause des gars comme Kirk Douglas, qu'on oublie parfois de remonter.
Et donc, il faut des jeunes, qui arrivent très tôt. Ici, nous les jeunes, on est les rois et les reines. Nous sommes en quelque sorte, les élus.
C'est vraiment trop stylé.
Je ne vous donne pas un commandement nouveau, faites ce que vous avez toujours fait : aimez-vous les uns les autres.
Je vous aime comme je vous ai aimés. À la folie.
Je me réjouis de vous revoir. Mais prenez votre temps.
Je vous attends.

Prolongement : PATRICIA

DSC 0009À l'heure où Victor est passé dans cet ailleurs qu'on nomme l'autre monde, il disait à sa maman, son papa, ses frère et soeurs, sa famille, ses amis :

« Mon commandement le voici, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Rien ne sera plus grand pour moi que de vous voir transformer mon absence, en présence à l'autre, en amour pour l'autre.
Vous prenez soin de ma mémoire aujourd'hui comme vous prendrez soin de ceux qui vous entourent. C'est ce que j'ai appris de vous qui m'avez connu et aimé et je veux le partager.
Avec vous tous aussi que je n'ai pas eu le temps de connaître : il n'y a pas de plus grand amour que de prendre soin : de soi, de ceux qu'on aime, de ceux qu'on apprend à aimer, de ceux qu'on rencontre, de ceux qu'on ne connaît pas encore.
C'est moi qui t'ai choisi comme maman afin que tu prolonges mes 13 années de vie sur terre. Alors tout ce que vous ferez en mon nom portera ses fruits vous verrez. Cela vous rendra heureux comme jamais. »

 

 

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