Samedi du Prieuré : Jean-Philippe de Tonnac (26/10/19)

JEAN-PHILIPPE DE TONNAC AU PRIEURÉ DANS UN COEUR À COEUR GUÉRISSEUR

En ce 26 octobre 2019, l’écrivain Jean-Philippe de Tonnac est de retour au Prieuré, trois ans après être venu célébrer un Jeudi Saint qui est resté dans toutes les mémoires, en particulier grâce aux pains azymes qu’il avait pétris spécialement pour nous. Il est l’invité idéal pour ouvrir cette saison consacrée au « prendre soin », puisque son dernier livre est consacré aux guérisseuses. Alors que les thérapeutes traditionnels ne parvenaient pas à le soulager de sa souffrance, il rencontre une femme qui le met sur le chemin de la guérison. Il décide alors d’enquêter sur ces troublantes « sorcières » qui ont si mauvaise réputation dans le monde rationaliste qui est le nôtre. La plupart d’entre elles ont vécu une épreuve douloureuse qui leur a fait découvrir leur don. Il en a rencontré trente et raconte le parcours de dix d’entre elles dans son livre Le cercle des guérisseuses. Lors de la célébration qui a conclu la matinée, le rite de l’étreinte a permis à chacun d’expérimenter les bienfaits du cœur à cœur, dans un enlacement vibrant d’émotion.

Compte-rendu

Le chemin de la guérison passe par les femmes

 

Une expérience qui reste marquée au fer arc-en-ciel dans mon coeur.

Jean-Philippe de Tonnac, écrivain et journaliste, est particulièrement prolifique ces dernières années. En 2016, il publie Azyme et vient célébrer le jeudi saint au Prieuré, « une expérience qui reste marquée au fer rouge, au fer arc-en-ciel, dans mon cœur », dit-il. Pour le Prieuré aussi, ce fut une rencontre bouleversante. Lui, le spécialiste du pain, avait pétri des pains azymes pour que nous soyons au plus près de l’esprit de la dernière Cène. En 2018, il écrit Au jour du grand passage que ferez-vous de votre corps ? où il s’interroge sur la pratique de la crémation : « Notre relation aux morts est rendue difficile par ce qui est parfois bâclé au moment de la cérémonie des adieux. » Enfin, après une anthologie sur Rainer Maria Rilke intitulée, Célèbre la terre pour l'ange, il s’apprête à publier un roman sur le poète.

Pour écrire Le cercle des guérisseuses, Jean-Philippe de Tonnac est allé à la rencontre de trente d’entre elles, dans toute la France, en Suisse et au Québec. Tout est parti de sa souffrance à lui, née d’une histoire familiale douloureuse.



Le féminin blessé... et le masculin blessant.

Le féminin blessé

Depuis l’adolescence, Jean-Philippe de Tonnac est blessé par la façon dont les femmes sont traitées dans notre société. La société patriarcale s’est imposée partout et l’homme a mis la femme bien en-dessous de lui, comme s’il éprouvait un sentiment d’insécurité face à elle. Nous vivons aussi dans une époque malade, la maison brûle et nous restons sans réaction. Comment s’extraire d’un monde générateur d’angoisse et de malaise ? Il est persuadé que le salut viendra des femmes lorsqu’elles se souviendront de leur puissance. « Le féminin blessé », comme il l’appelle, c’est cette partie qui nous relie au monde sensible, à la nature, à l’invisible et à la mort. Chacun de nous, hommes et femmes, doit réveiller cette part manquante, la réparer pour réparer le monde.

En 2010, il sort d’une histoire amoureuse dans un piètre état. Les thérapeutes traditionnels ne parviennent pas à l’aider. Il rencontre alors Marguerite Kardos, une femme dont il perçoit immédiatement l’intensité du regard et dont chaque geste est chargé de bienveillance et d’attention. « Elle m’a trouvé là où je ne savais pas que j’étais », confie-t-il. Il cherche alors à comprendre ce qui lui arrive et décide de rencontrer d’autres guérisseuses qui le font réfléchir sur ce qu’est la maladie et la guérison. On le met en garde contre les charlatans, « comme s’il n’y avait qu’en ce domaine qu’on en rencontre ! » pense-t-il. Il les interroge sur l’origine de leur don, mais cela reste à jamais un mystère qui naît souvent d’une épreuve.

Celles qu’on appelait des sorcières sont des femmes libres qui se sont mises en marge du système. On brûlait autrefois celles qui vouaient leur vie à la guérison des autres, et aujourd’hui, on les traite avec mépris ou condescendance. Les trente guérisseuses qu’il a rencontrées ont des parcours très différents, utilisent des techniques très différentes, mais elles ont des invariants.

Le premier est de considérer que chaque individu est comme une île dans un archipel, composé de vivants et de morts. Tout le monde interagit avec tout le monde. La guérison n’est possible qu’en réinstallant l’individu dans cette constellation. « Lors de mes soins, explique-t-il, on parlait peu de moi, mais de ma famille, de mes morts, de ma mère décédée ou de cet enfant mort au quatrième mois de gestation. Toutes les âmes pèsent le même poids. » Pour guérir, il faut s’occuper de cette famille, lui porter assistance. Une façon de s’occuper des morts est de prier. « La prière est comme une main qui touche l’invisible. » Il arrive que la mort ne mette pas un terme à la souffrance de nos proches et que ceux-ci continuent à avoir besoin de notre aide. Comment soulager cette souffrance qui perdure par-delà la mort ? Jean-Philippe de Tonnac, lui, consacre chaque jour un temps à ce qui peut s’apparenter à une prière.

Soigner nos morts

Un Himalaya de souffrance.

Il raconte ensuite l’histoire de son amie, Anne, qui souffrait de douleurs au côté droit. Il l’accompagne chez une médium, Véronique Bez. Celle-ci lui parle de sa sœur qui s’est suicidée et lui révèle qu’elle est restée attachée à elle par le côté droit. Avant de pouvoir être soignée, Anne doit d’abord aider l’âme de sa sœur à passer. Pour cela, Véronique l’envoie chez un prêtre orthodoxe exorciste, le père Michaël. L’efficacité du soin, Jean-Philippe a pu la mesurer en voyant comment son amie a évolué, mais il a pu en faire l’expérience lui-même.

Après le suicide de sa maman qui s’est jetée du septième étage en 2003, il a dû combattre la tentation de la rejoindre, d’être fidèle au geste de sa mère. Il raconte alors en détail le soin que le père Michaël lui prodigue. Lui reste spectateur de ce soin, mais il prend la mesure de l’investissement de ce prêtre qui s’est donné à fond durant quatre heures. Les conséquences seront considérables, c’est comme si un Himalaya de souffrance lui était ôté. Le poids qui lui est enlevé rend possible beaucoup de choses qui étaient jusque-là empêchées.

Il évoque aussi la mystique indienne, Amma, qui parcourt le monde et soigne les gens en les prenant contre son cœur. Les gens qui ont vécu cette étreinte racontent des choses ahurissantes. Il s’inscrit donc à un atelier de l’étreinte où il se passe quelque chose de tellement puissant qu’il n’arrive pas à le décrire. « Je n’ai pas les yeux pour voir l’invisible », dit-il humblement, ni les mots pour dire l’indicible.

La prière est comme une main qui touche l'invisible.

Dans la suite de la rencontre, l’écrivain est revenu sur une figure marquante évoquée dans son livre, Véronique Bez. Elle a été victime d’un accident de voiture, lorsqu’elle était enceinte de 8 mois. Son mari était au volant et son premier enfant à l’arrière. Tout le monde s’en est sorti vivant et elle a été éjectée de la voiture en passant par le pare-brise. Elle raconte qu’en passant à travers la vitre, elle a la révélation qu’elle n’a plus rien à faire avec son mari. Elle a franchi une frontière et doit passer à autre chose. Elle vit une expérience de mort imminente et voit les choses depuis les balcons du ciel. Elle voit son mari et sa fille qui sont pris en charge par les médecins. Elle se souvient qu’elle a le devoir de mettre au monde son enfant et décide alors de réintégrer son corps. C’est à ce moment-là que la souffrance s’abat sur elle. Elle devra subir onze opérations pour réparer son visage. Lors de la dernière, elle voit une dizaine de personnes qui entourent le chirurgien. Comme elle s’en étonne, celui-ci lui dit qu’il est seul. Toutes les autres étaient en fait des personnes qui avaient travaillé dans le service et qui étaient mortes. C’est ainsi qu’elle a la révélation de son don. Elle, qui était esthéticienne, ouvre alors un cabinet de médium au grand dam de ses proches qui craignent pour leur réputation. Il lui en a fallu du courage pour passer d’une rive à l’autre, pour se mettre au service des autres et de plus grand que soi. Cette épreuve a cassé la prison qu’est la personnalité. Lorsqu’elle se fige à l’âge de l’adolescence, la personnalité devient une prison qui empêche les autres potentialités de se développer. Les épreuves sont parfois des coups de haches qui les libèrent.

Avec les guérisseuses, on peut évoquer le mot âme sans risquer de se faire crucifier. Lors d’un traumatisme, il arrive que l’âme se scinde et qu’une partie d’elle quitte le navire. Le soin du recouvrement d’âme est un moyen de convaincre cette partie de revenir.

Depuis peu, la science s’intéresse de plus en plus à ces questions et l’on peut espérer qu’un jour ces « médecines ennemies » se réconcilient.

Bibliographie sélective de Jean-Philippe de Tonnac :
Azyme
, Actes sud, 2016.
Célèbre la terre pour l'ange, anthologie de poèmes de Rainer Maria Rilke, avec Jeanne Wagner, Albin Michel, 2018.
Au jour du grand passage que ferez-vous de votre corps ? avec Michel Hulin, Le bois d’orion, 2018.
Le cercle des guérisseuses, Trédaniel éditions, 2019.

Voir plus de photos : https://photos.app.goo.gl/AJG1zfwyqFNsyxPB8
Voir la vidéo :

Le salut viendra des femmes.

Interview : Gabriel Ringlet
Compte-rendu : Jean Bauwin
Évocation : Marie-Christine Peigneux
Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/
Photos : Chantal Vervloedt-Borlée
(26/10/2019)

 ÉVOCATION

Prendre soin des âmes

Seigneur,
Tu as rendu la vue à Bartimée, la marche au paralytique. Tu as guéri de nombreux lépreux. Toi qui ne guérissais pas comme les guérisseurs de ton temps, tu as par tes paroles et tes gestes fait éclater le carcan des préjugés dans lequel les malades étaient enfermés.
Comme les guérisseurs d'aujourd'hui, tu as replacé les personnes au sein de la société en les relevant de leurs blessures d'exclusion.
Tu as rencontré la samaritaine, la pécheresse et bien d'autres femmes blessées dans leur féminité. Tu as été touché et tu leur as rendu espérance.
Merci pour toutes les humbles guérisseuses qui guérissent les âmes, réinstallent des personnes dans la famille des vivants et des morts, qui servent ce qui est plus grand qu'elles.
Merci pour toutes les femmes qui se forment aux médecines alternatives et qui prennent soin du vivant.
Seigneur, donne à chacun de nous le don de guérisseur pour soigner notre monde profondément malade.
Donne à chacun de nous l'audace de proposer à l'autre un chemin qui pourra changer son existence.
Donne à chacun de nous l'énergie de prendre l'autre dans ses bras et de porter sur lui un regard qui pourra guérir sa vie.
Alors, Seigneur, que nous soyons femmes avec une part de masculinité ou hommes avec une part de féminité, nous pourrons accompagner toute la souffrance du monde et ainsi, non pas parler de l'Évangile mais parler l'Évangile.

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