Samedi du Prieuré : Anne Soupa (09/02/19)

COMPTE-RENDU DE LA RENCONTRE

Anne Soupa : Judas, notre part d'ombre ?

Anne Soupa, bibliste et fondatrice, avec Christine Pedotti, du Comité de la jupe ne fait pas que défendre les droits de la femme dans l’Église. Elle dresse, dans son dernier livre, un portrait étonnant de Judas : il pourrait être le bouc émissaire qui libère les disciples de la culpabilité d’avoir abandonné Jésus.

 

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« Le tout n'est pas d'avoir une jupe. Encore faut-il avoir quelque chose dans la tête » soutient l'homme en soutane.

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DSC 0042Anne Soupa est née dans une famille de militaires, des femmes et des hommes de devoir, et de résistance. De son arrière-grand-père qui a défendu les déserteurs en 1917, de ses parents résistants, elle hérite de la capacité à contester l’ordre établi quand elle juge, en conscience, que c’est là son devoir.
À 15 ans, elle perd sa maman d’un cancer, après de nombreuses années de séparation. En effet, ses parents vivaient à ce moment-là au Maroc et elle chez ses grands-parents en France. Cet événement la marque d’une culpabilité lourde et inconsciente dont elle mettra du temps à se départir. Un enfant se rend coupable de tout ce qui arrive à ses parents. La mort de sa mère l’empêche de grandir et de vieillir. Tout se fige dans son organisme. Cette mutilation va durer pendant des dizaines d’années.
Elle fait des études de Sciences-Po, une maîtrise de droit privé, elle travaille dans une banque et puis, il y a cette conversion qui survient et qui lui permet de reprendre pied dans sa propre vie. À la naissance de son premier enfant, elle veut lui transmettre le meilleur et elle se rend compte que le meilleur c’est sa foi, jusqu’alors un peu endormie. Elle se met donc à étudier avec passion la Bible qui est son livre de chevet, son terrain, son enracinement. « Prendre conscience que nous sommes aimés de Dieu est bouleversant et cela peut remettre une vie d’aplomb. » Elle découvre la richesse du patrimoine chrétien. « La Bible ne fait pas la morale, elle raconte une histoire chaotique, celle du peuple juif. On a tort d’opposer le Nouveau Testament et l’Ancien. L’Ancien Testament reconnait l’ambivalence, la part d’ombre et nous aide à nous construire. Le danger du Nouveau Testament est de faire de Jésus un homme parfait. Or l’humanité de Jésus n’est pas parfaite, elle est sainte parce qu’il reste, quoi qu’il arrive, relié à Dieu. »

190215 « Il faut bien accepter l'ombre. »

Elle dirige la revue Biblia où chaque livre de la Bible est commenté par d’éminents exégètes. Elle sera aussi rédactrice à Grain de Soleil où elle apprend à écrire pour les enfants, un travail exigeant qui demande une écriture synthétique et joyeuse. Elle dirigera également Fêtes et Saisons qui irrigue la vie paroissiale en France.

En avoir sous la jupe

Et puis, en décembre 2008, elle entend l’archevêque de Paris André Vingt-trois affirmer : « Le tout n’est pas d’avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête. » Elle ose alors se lever et dire non : on ne peut pas laisser dire des choses pareilles sur les femmes. Avec Christine Pedotti, elle porte plainte contre le cardinal et fonde le Comité de la jupe. Un nom né dans l’improvisation, mais particulièrement habile parce qu’il renvoie sans cesse l’archevêque à son propre message. Ironiquement, elle constate que ce sont des hommes en robe qui tiennent ces propos misogynes. On l’accuse de faire du mal à l’Église, mais elle est persuadée du contraire. Le Christianisme est une religion de la parole et une Église qui refuse le débat ne peut pas bien aller. Elle ne veut pas non plus quitter cette Église catholique qui est sa maison. On n’a pas le droit de la mettre dehors.
DSC 0007Le comité s’élargit et fonde la Conférence catholique des baptisé-e-s francophones dont l’objectif est de susciter la responsabilité de tous les baptisés dans l’annonce de l’Évangile et la construction de l’avenir de l’Église. Recevoir le baptême, ce n’est pas entrer dans une famille excluante, c’est recevoir la mission de rencontrer l’autre quel qu’il soit et de construire le monde ensemble.
Cette conférence organise des débats, monte une école de prédication avec des Dominicains, met sur pied des conférences, des groupes de travail sur l’Évangile de Matthieu, un prix littéraire et des interviews pour recueillir la mémoire de prêtres âgés.
Les catholiques manquent de lieux pour dire leur foi. La génération précédente voulait enfouir sa foi dans les réalités sociales et la génération qui vient est plus identitaire. Il faudrait arriver à confesser sa foi, sans entrer dans la dérive identitaire qui n’est qu’une posture de façade.

Des ministères à inventer

Le Comité de la jupe continue à défendre le droit des femmes dans l’Église, mais les pas sont petits. Pour Anne Soupa, les droits des femmes ne sont pas discutables, c’est indigne de l’Église de marchander la place des femmes. Elle ne revendique pas nécessairement la prêtrise, il y a tant de ministères à inventer. La femme ne doit pas venir suppléer au manque d’hommes prêtres, elle peut sortir du système et inventer de nouveaux modèles.
Beaucoup de femmes ont intériorisé leur situation de soumission. Depuis l’ouverture de Vatican II, les choses ont régressé. Les arguments qui prétendent que l’égalité gomme les différences ne tiennent pas la route. Ce que les femmes exigent, c’est l’égalité des droits. Le jour où l’égalité sera acquise, on pourra faire place à la différence et différencier les rôles entre hommes et femmes, selon leurs charismes propres. Il y a des ministères à inventer, comme celui de la bienveillance, de l’écoute ou de l’espérance. Mais le travail est délicat et doit être collectif. « Quand les hommes exercent le pouvoir dans l’Église, ils parlent de service, mais quand les femmes le revendiquent, on parle d’un pouvoir qui serait malsain. »
Quand on lui demande si la femme est l’avenir de l’homme, elle répond que c’est l’autre qui est l’avenir de l’homme. « Nous sommes amenés à aller vers celui qui ne nous ressemble pas. Nous sommes mutuellement l’avenir de l’autre. »
Dans son tout dernier livre, Consoler les catholiques, elle invite les chrétiens à se tourner vers le consolateur. Le christianisme est tout neuf, on ne l’a pas encore essayé. Jésus dit ce qu’est l’homme, ce qu’est la nature humaine. Le travail du chrétien est de s’installer dans cet humanisme, sans cesser de se tourner vers plus grand que lui.

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« Ils pourraient chacun livrer Jésus. »

L’enquête Judas

Tant de gens ont écrit sur l’affaire Judas, et pourtant elle recommence l’enquête à zéro.
Judas a été exploité depuis des siècles pour nourrir l’antijudaïsme chrétien. Cela a commencé au 3e siècle avec saint Augustin et saint Jean Chrysostome qui ont forgé la figure du juif couvert de tous les défauts. Cela s’est répandu avec les croisades et les nazis arrivent au terme de cette chaîne du mal. Depuis la Shoah, on n’arrive plus à parler de Judas. Il lui semble pourtant qu’il y a des choses à dire sur lui.
En relisant les Bible, elle découvre que Judas n’est pas nécessaire à l’action qui mène Jésus à sa croix. Les grands-prêtres savaient où était Jésus et n’avaient pas besoin d’un traître pour l’arrêter.
Le terme grec qui désigne l’action de Judas est « livrer » et non pas « trahir ». Le mot est plus polysémique.
Si on lit les textes du Nouveau Testament dans l’ordre chronologique où ils ont été écrits, on constate que les premiers, ceux de Paul, ne parlent pas de Judas.
Marc, le second, est le plus sobre et signale simplement que Judas a eu maille à partir avec le Temple pour livrer Jésus.
Matthieu augmente la charge. Judas demande de l’argent et va le rendre. Conscient de sa faute, il se suicide.
Luc en rajoute. Satan entre en Judas. Dans les Actes des apôtres, il raconte comment Judas tombe la tête en avant dans son champ et s’ouvre par le milieu.
Enfin, c’est Jean qui va le plus loin. Judas est un voleur, il est le diable et tous les juifs sont à son image.
On constate donc que plus on avance dans le temps, plus on charge Judas de toutes sortes de péchés.

Délivrer du péché

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Judas, le bouc émissaire.

Plusieurs hypothèses circulent au sujet des motivations de Judas.
Est-il l’instrument du salut ? A-t-il livré Jésus pour qu’il devienne le sauveur ? Mais cela voudrait dire qu’il n’aurait été qu’un pion dans le plan de Dieu et Anne Soupa se refuse à croire en un Dieu si tordu.
Judas était lié au Temple. Aurait-il voulu réconcilier la foi de Jésus et la religion telle qu’elle est enseignée au Temple ?
Certains pensent qu’il était proche des zélotes qui voulaient une guerre ouverte avec les Romains. Il a été déçu par Jésus en qui il attendait un sauveur, un roi messianique qui aurait libéré la Palestine.
Une autre interprétation plus psychologique met face à face Pierre et Judas. Tous les deux trahissent leur ami. Mais les deux hommes ne fonctionnent pas de la même manière. Quand il se rend compte de son erreur, Pierre pleure amèrement parce qu’il porte en lui le souvenir de son amitié avec Jésus. Judas, quand il rend l’argent aux prêtres dit qu’il a « livré le sang d’un innocent ». La formule est légale et vient du Deutéronome. Il se met en règle avec la loi, mais ne parle pas de sa relation avec Jésus. Judas n’a devant lui que la figure de la loi, il ne porte pas d’ami en lui. « Si nous avons un ami, nous pouvons être sauvé. Si nous n’avons plus que la loi, nous risquons la mort. »
DSC 0069Quelle que soit l’interprétation, Anne Soupa considère que Judas a droit à toute notre compassion et notre indulgence.
Elle poursuit avec une vision toute personnelle de Judas, inspirée des travaux de René Girard sur le bouc émissaire. Au premier siècle, lorsque les juifs fêtaient le Yom Kippour, le grand prêtre mettait la main sur un bouc tandis que la communauté disait silencieusement son péché. Une fois le bouc chargé de tous les péchés, on l’emmenait sur un sommet et on le jetait dans le vide. Chacun se déchargeait ainsi de ses fautes sur la bête et pouvait retourner vivre dans la communauté. Et si Judas était ce bouc émissaire que les apôtres chargent de leur péché d’avoir abandonné leur ami ?
Lors de la dernière Cène, dans l’évangile de Marc, quand Jésus annonce que l’un d’entre eux va le trahir, les disciples se demandent : « Serait-ce moi ? » Ils prennent conscience qu’ils pourraient chacun livrer Jésus. Judas nous sert à prendre conscience que le mal est trop grand pour un seul homme. Le mal est une chaîne que nous sommes nombreux à tenir. Nous sommes tous impliqués dans le mal. Judas, c’est peut-être la part d’ombre qui est en chacun de nous. « La conscience de nos défauts nous fait prendre conscience du manque et nous fait nous tourner vers l’autre. »

 

HOMÉLIE D'ANNE SOUPA

Commentaire Évangile Jean 12, 1-11

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Voici une preuve parmi tant d’autres que l’on peut faire de la très haute spéculation théologique sans prononcer une seule parole, juste en ouvrant un flacon de parfum.
Qu’est-ce qui se joue dans ce geste ?
Contexte : Jésus est recherché. Certains, les campagnards, veulent le voir ; d’autres, les grands prêtres et les pharisiens veulent l’arrêter. Et pendant ce temps-là, Jésus est chez ses amies Marthe et Marie, qui donnent un banquet en l’honneur de leur frère Lazare, que Jésus a ramené à la vie.
Deux volets à ce bref récit.

  1. On a beaucoup dit – et Jésus lui-même le dit – que Marie anticipait la mort de Jésus pour répandre ce parfum sur son corps. Certes. Mais qu’est-ce qui l’empêchait de le faire quelques jours plus tard, avec les autres femmes ? Je ne crois donc pas à cette interprétation. Je pars du principe que Marie a eu le besoin impérieux de la faire ici, et maintenant, là et nulle part ailleurs. Je donne donc un sens maximal à ce geste. Je rappelle que Jésus vient de ressusciter Lazare. Marie, au chapitre précédent, a abondamment pleuré son frère. Puis elle a, de ses yeux, vu sa résurrection. Pourquoi ne pleure-t-elle pas sur le sort de Jésus devant la Passion qui se profile, et que Jésus lui-même annonce ?
    Parce qu’elle a reçu un gage et elle franchit le pas et qu’elle croit, désormais, que Jésus ressuscitera. Sa foi s’exprime dans ce geste très sensuel d’hommage et de tendresse. Voilà la haute spéculation théologique. Par ce geste sans paroles, Marie dit sa foi, comme sa sœur Marthe l’avait fait au chapitre précédent. Marie, elle, dit : « Tu es vivant pour toujours. »
    Et le grand prix du parfum renforce la portée du geste. Jésus, symboliquement, vaut très cher. Enfin, si elle choisit de le faire sur le corps et non dans un discours de type spéculatif, en y mêlant son propre corps (ses cheveux), c’est là aussi un hommage appuyé pour ce corps de chair, ce corps qui ressent, qui va traverser la mort pour accéder aux rives de la vie éternelle.
    Je voudrais faire un zoom arrière sur les trois Marie qui accompagnent la vie de Jésus. Et observer que toutes entretiennent un rapport étroit avec le corps de Jésus : Marie, sa mère, met au monde l’être de chair. Elle dit l’incarnation originelle. Au bout de la chaîne, il y a Marie de Magdala qui, en acceptant de renoncer au corps de chair, accédera à un « corps spirituel ». Et Marie de l’onction assiste – j’ose presque dire assiste à la « mise au monde » – de celui qui est arrivé à son Heure (ou à son terme). Autrement que la mère de Socrate, Marie fait de la maïeutique : accoucher Jésus à sa mission. Elle est le témoin de son enfantement au don de soi. Baptisé dans le parfum de Marie, Jésus acquiert un nouveau titre : il devient donateur.
    Alors pour nous ? Assister de nos gestes de tendresse ceux qui donnent. Les valoriser, en répandre la bonne odeur. Savoir reconnaître ce qui se donne autour de nous. En somme, accomplir notre devoir de mise au monde, même dans le silence d’un regard ou d’une caresse qui encourage.
  1. La parole de Jésus à Judas : « Des pauvres, vous en aurez toujours. » Terrible claque aux rêves d’éradication qui animent beaucoup d’entre nous, dans le monde associatif, par exemple. On pourrait aussi dire : « Des tyrans, vous en aurez toujours », « Des tours de Siloé, vous en aurez toujours. » Jésus voit le monde tel qu’il est. Il annonce le Royaume, mais il est d’un réalisme qui décoiffe... Il y a chez Judas une déception de cet ordre. Judas vit dans l’idéal. Il voudrait bouter les Romains hors de Palestine. Il voudrait que Jésus et le Temple s’accordent, que la foi et la religion fassent bon ménage. Ce sont des déceptions que nous connaissons tous. Le problème est que Judas ne le supporte pas et va livrer Jésus tant la blessure lui est insupportable.
    Nous savons que des adolescents se suicident pour un concours raté. Comment, dans nos éducations, doser l’idéal à sa juste valeur. Comme le sel. Ni trop peu, ni trop. Comme la balance qui oscille d’un pôle à l’autre. Judas était dans le trop, dans une attente vouée à la déception, qui l’a poussé à refuser la personne de Jésus à cause de son rêve d’idéal. Quelle parade à ce risque ? J’en propose une très banale, mais efficace. Mettre les personnes, l’amitié envers elle au-dessus du rêve.

ÉVOCATION DE LA RENCONTRE

DSC 0061"L'autre" est l'avenir de l'homme.
Quel est l'avenir de l'Eglise ?
Quel est l'avenir du christianisme ?
Quel est l'avenir de Dieu ?
Jésus, tu nous dis : "Je suis le chemin, la vérité, la vie…"  Tout est dit !
Toi, le Christ, tu nous dis qui est l'homme, quelle est notre nature humaine.
Tu nous appelles à aller vers celui qui ne nous ressemble pas, en nous rappelant sans cesse qu'il y a plus grand que nous.
Tu nous dis aussi : "Ce que vous faites au plus petit, c'est à moi que vous le faites."
Quand nous rejetons le plus petit, c'est donc toi que nous rejetons.
Nous sommes tous des maillons de cette chaîne du mal.  Aide-nous à accepter notre part d'ombre.  Il est si facile de trouver un bouc émissaire.
Aide-nous à avoir pas seulement quelque chose dans la tête, mais aussi, surtout, une force et une confiance suffisamment puissantes dans le cœur pour que nos idées et le Verbe puissent se faire chair.
Aide-nous à intégrer au cœur de nous ton amour inconditionnel pour que nous n'hésitions pas à nous tourner vers toi, le consolateur.
Nous avons tous besoin de ton amour pour changer de vie, pour ne pas te livrer et t'abandonner à notre tour.

Bibliographie sélective de Anne Soupa :
Judas. Le coupable idéal, Albin Michel.
Consoler les catholiques, Salvator.
Avec Christine PEDOTTI, Les pieds dans le bénitier, Presses de la Renaissance.

Voir plus de photos : https://photos.app.goo.gl/tokUCg7crkY11o9q8
Voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=FXLw_lXvYJ4&feature=youtu.be

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Une civilisation condamnée... Une civilisation qui a un au-delà.

Interview : Gabriel Ringlet
Homélie : Anne Soupa
Compte-rendu : Jean Bauwin
Évocation : Bénédicte Debatty
Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/
Photos : Chantal Vervloedt-Borlée
Vidéo : Bernard Balteau

(09/02/2019)

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