Vendredi Saint 2018 : Marie Cénec

ÉCHOS DE LA RENCONTRE
 

LE SOUFFLE DU VENDREDI

Et le verbe s'est fait souffle.

Un Vendredi Saint avec Marie Cénec

 

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Passionnée très tôt par l’exégèse, Marie Cénec est aujourd’hui pasteure à Genève où elle travaille concrètement au rapprochement œcuménique. Ses responsabilités en paroisse l’amènent à rencontrer les joies et les peines de beaucoup de gens, et à accompagner de douloureuses traversées.

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Il y a des accompagnements qui échouent.
Certains n'arrivent jamais à déposer leurs fardeaux.

 

 

 

 

 

 


Marie Cénec garde de son enfance, passée dans l’Est de la France, des souvenirs de joie exubérante. Elle était une enfant au tempérament joyeux. Elle chantait et dansait dans le salon, au risque parfois de déranger les voisins. Et puis, elle a à peine six ans lorsque sa maman se convertit à l’Église du Réveil, un mouvement catholique sectaire dans lequel elle s’engouffre. Marie découvre donc la religion dans ce qu’elle a de plus sectaire. Elle grandit dans une vision très conservatrice de la femme dont le destin est de se marier, d’avoir des enfants et de rester soumise à son mari.

Vend Saint 2018 0720En grandissant, elle découvre que ce qu’elle lisait dans la Bible ne correspondait pas à ce qu’elle voyait dans cette Église. Les psaumes sont pour elle une école de liberté, on peut s’adresser à Dieu en toute liberté, on peut lui dire ce que l’on veut. « C’est la poésie des psaumes qui m’a sauvée, dit-elle. Elle a été ma planche de salut.» Dans les psaumes, il y a une forme de retournement qui se fait du désespoir à la joie. Qu’est-ce qui permet de se relever, de se remettre debout ? Cela reste un mystère.

À quinze ans, elle découvre une communauté animée par un pasteur ouvert. Elle entend cette parole de Marc 5, 36 : « Ne crains pas, il te suffit de croire ». Cette parole l’émeut aux larmes. Elle chemine avec ce pasteur et elle demande le baptême. Elle avait envie de rendre visible ce qui l’animait intérieurement : le dialogue avec Dieu et la lecture des saintes écritures. Par ce baptême, elle se libérait des milieux évangéliques.

Elle découvre le protestantisme historique qui réconcilie l’intellect et l’émotionnel. Après son bac, elle étudie la théologie. Elle sent très vite que son chemin est de devenir pasteure, mais elle résiste. « Je n’aime pas le terme de vocation. Quel orgueil de se croire appelé par Dieu ? D’une certaine façon, nous sommes tous appelés par Dieu, il nous fait surgir à la vie, il nous fait sortir de nos Égypte intérieures, mais cela vaut pour tout croyant. » Pasteur, c’est un métier qu’elle exerce un peu à la manière de son père qui était journaliste. Elle observe les différents milieux chrétiens qu’elle a traversés, avec du recul, elle observe les rites et les personnages.

Si le nombre de femmes pasteures augmente à Genève, c’est parce que le métier n’est plus assez attrayant pour les hommes. Cela n’empêche pas une forme de misogynie dans l’Église protestante. Peu de femmes sont en responsabilité totale en paroisse, beaucoup n’exercent pas à temps plein.

« Je serais ravie de ne pas parler de Dieu »Vend Saint 2018 0883

Lors des services funèbres, Marie tente de mettre des mots sur ce que les familles lui confient du défunt. Elle devient un écrivain public qui capte ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Porter une personne en terre est souvent un moment terrible où les liens terrestres se dénouent. Pour l’adoucir, elle voit ce moment comme celui où l’on confie la personne aux mains de la terre qui l’accueille comme une mère nourricière.

Et puis, l’écriture est pour elle une forme d’exutoire, elle y confie ses déceptions, ses convictions et ses balbutiements théologiques. L’écriture est aussi un temps de respiration, un temps de résistance à la course folle du temps, un temps de dialogue entre elle et ceux qui ont écrit avant elle. Écrire, c’est donner un rythme, une pulsation, c’est célébrer le verbe et donner corps au souffle. « C’est dans l’écriture que j’ai trouvé ma voie » (ma voix).

Un jour, elle est tombée amoureuse d’un chat, vu sur Internet. Elle l’a ramené chez elle parce qu’il l’obligeait à trouver du temps pour s’occuper de lui, pour être avec lui dans le silence et la solitude. Ce chat l’a aidée à faire de sa maison un temple où il y a du silence, de la douceur et de la tranquillité. Il faut entendre cet appel de l’âme, sinon la vie s’en charge.

Vend Saint 2018 0831La majorité des gens qu’elle accompagne ne viennent pas pour des questions spirituelles. Mais il y a des accompagnements qui échouent. Certaines personnes n’arrivent jamais à déposer les fardeaux qu’elles portent. Marie Cénec rêve d’une maison de guérison avec plein de soignants qui interviennent dans différents domaines et où la personne en souffrance pourrait choisir le soignant qui lui convient. Elle croit dans la force du groupe thérapeutique et dans l’approche plurielle.

« Moi, je serais ravie de ne pas parler de Dieu », dit-elle. Ce mot l’enferme, fait du mal. Souvent quand on dit Dieu, on dit « Moi, je ». Ce mot-là devrait évoquer la liberté, le mystère, ce qu’on ne peut comprendre ni définir. Elle rêve d’un Évangile tellement incarné qu’on n’aurait plus besoin de dire Dieu.

Vend Saint 2018 0674Le Vendredi Saint, chez les protestants, est plus important que la fête de Pâques. C’est un moment très austère où la prédication porte sur le sens de la mort et de la souffrance, où l’on explore ses propres ténèbres. « Dans nos souffrances injustes, il y a un esprit qui vient nous relever. Après nos passages à vide, le souffle revient. Il vient d’ailleurs, de Dieu et rejoint notre propre esprit, notre propre vitalité. »

Il faut pouvoir tenir dans ses mains et l’horreur et le rire. Il faut faire un pied de nez à la souffrance. Rire permet de faire circuler l’énergie et de ne pas laisser toute la place à l’horreur et à la souffrance. En s’autorisant à laisser la joie et la lumière s’infiltrer jusque dans la souffrance, on l’empêche de coloniser l’être tout entier.

180404Il faut pouvoir tenir dans ses mains
et l'horreur et le rire.

On ne peut relever que ce qui est à terre

« Est-ce nous qui accompagnons les personnes en fin de vie ? Ou bien elles qui nous accompagnent jusqu’à ce que nous ayons quitté la chambre ? » Souvent les personnes âgées que Marie Cénec accompagne lui transmettent des choses essentielles, venues de leur expérience.

Dans le monde protestant, la liberté de conscience prime. Il lui arrive donc d’accompagner des personnes qui demandent l’euthanasie, même si cela ressemble parfois à un suicide assisté. Elle accepte pourtant d’entrer sur ce chemin-là. Elle se souvient d’une dame très riche qui avait été licenciée et dont le niveau de vie ne cessait de baisser. Elle ne se résolvait pas à s’appauvrir et considérait qu’elle perdait sa dignité. Marie a travaillé avec elle sur les valeurs, mais rien n’y faisait. Un jour, elle s’est suicidée de manière violente. Elle avait hurlé son désir de mourir et personne ne l’avait entendu. Marie regrette ne pas avoir été là comme il le fallait. Depuis, elle considère qu’il faut entendre, en équipe, ce désir de mourir. L’écoute doit se faire commune.

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Elle aimerait jouer à saute-mouton et
passer du Jeudi Saint à Pâques.

La mort est un « jamais plus », que la foi en la résurrection n’adoucit pas. Il ne faut pas escamoter ce moment, même si à certains moments, elle aimerait jouer à saute-mouton et passer du Jeudi Saint à Pâques. On ne peut relever que ce qui est à terre. Si on ritualise le Vendredi Saint, c’est parce qu’on a besoin de se confronter au pire, en communauté.

Nos institutions enferment, mais l’Évangile n’est pas une prison. Beaucoup de gens qui viennent dans nos églises sont attirées par la religiosité : « Ce que j’aime dans l’Église, c’est que rien ne change », disait un jour un paroissien. C’est le contraire de l’Évangile. Nos institutions sont rigides, mais c’est grâce à elles que l’Évangile s’est transmis. Il faudrait pouvoir les faire évoluer, et pas seulement en renouvelant la forme. Cela nous impose une résistance créative.

Les paroisses meurent les unes après les autres, mais dans le même temps, on redécouvre l’importance de la solidarité, de la vie de quartier, du lien intergénérationnel. Les paroisses étaient autrefois le lieu où tout cela pouvait se vivre. La paroisse pourrait retrouver ce rôle, mais beaucoup d’entre elles ne donnent plus envie. Personne ne dit que beaucoup de paroisses sont aux mains de gens incompétents qui ont trouvé dans l’Église une place et un pouvoir qu’ils ne trouvaient pas ailleurs dans la société.

Vend Saint 2018 0754Il faut sortir de nos églises et il ne suffit plus de se tenir sur le seuil, il faut aller dans le monde. « Quand je prêche, non plus pour mes paroissiens, mais pour ceux qui sont dehors, je touche encore plus mes paroissiens, dit Marie Cénec. Comment faire venir les gens chez nous ? Si c’est bien chez nous, les gens viendront naturellement. »

À Genève, son temple se trouve juste à côté d’une église catholique. Ils ont appris à se connaître et à créer des liens au point que chacun se sent chez soi chez l’autre.

 

 

 

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Beaucoup ne donnent plus envie.
Il ne suffit plus de se tenir sur le seuil.

Interview : Gabriel Ringlet

Texte : Jean Bauwin

Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/

Photos : Bruno Rotival

(30/03/2018)

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