Artistes au Prieuré : Xavier Hanotte (04/04/14)

ARTISTES AU PRIEURÉ : ÉCHOS DE LA RENCONTRE


Xavier Hanotte
, l’artiste invité au Prieuré ce 4 avril 2014, est poète, romancier et nouvelliste. Interviewé par Anne-Marie Pirard, cet écrivain confirmé a parlé de lui et de son œuvre en toute humilité, car pour lui, ce qui compte c’est l’imaginaire, pas le succès. A ses yeux, rien n’est gagné d’avance. Il reste incrédule à chaque roman. Modestement, il dit : « Après avoir été au service de l’imaginaire de l’autre, un saut s’est produit vers l’écriture, au service de mon propre imaginaire ».

Car avant d’arriver à l’écriture, Xavier Hanotte a énormément lu (« les livres, c’est mon second univers ») puis a traduit des œuvres anglaises et flamandes. Sa première formation est en effet une licence en langues germaniques, études qu’il a entreprises dans le secret espoir de pouvoir encore augmenter ses lectures : lire en trois langues plutôt qu’une seule. Mais partager ses découvertes en traduisant des œuvres pour les francophones est un exercice auquel il se livre aussi avec passion. Tout en restant le plus proche possible du texte original, il l’adapte pour qu’il chante et vive, même traduit.

Voulant toujours rester indépendant comme auteur, ne cherchant ni à se lier à une maison d’édition ni à l’obligation de publier pour survivre, il a fait des études de documentaliste qui lui permettent de travailler comme salarié et de se consacrer librement à ses passions. « Je suis incapable de m’imaginer vivre de mon écriture ».

S’il a commencé par les traductions, c’est parce que, timide, il avait besoin de se cacher derrière l’écriture des autres. Mais il portait chaque traduction en résonnance avec lui-même. Par exemple, il a traduit dans cet esprit les poèmes de Wilfried Owen, le plus aimé des auteurs par les Anglais après Shakespeare. Ce jeune poète a laissé une centaine de poèmes dont environ cinquante justifient sa survivance. Il est mort à 25 ans, abattu une semaine avant l’armistice de la guerre 14-18.

L’écrivain flamand Hubert Lampo (1920-2006) est un autre auteur que Xavier Hanotte a traduit (« Retour en Atlantide »), en y appréciant le genre du réalisme magique qu’il a lui-même aussi développé. Ce livre de Lampo est un des trois livres qui l’ont le plus marqué. Même s’il considère qu’une cinquantaine de livres sont capitaux pour lui, il l’épingle en premier lieu, suivi des « Voyages de Gulliver », (J. Swift, 1721), « livre total qui tend à embrasser tout l’humain, tout en y ajoutant une dimension critique », et du livre « Les lumières fossiles – et autres récits » de l’écrivain français Eric Faye (« un des rares Français à s’ouvrir aux auteurs anglo-saxons, notamment dans le réalisme magique »). Xavier et Eric sont devenus amis, leurs démarches sont cousines : dans leurs récits on retrouve une sorte de solitude pas angoissante…

Petit à petit vint à Xavier Hanotte le besoin d’écrire lui-même… Il est toujours question de « traduction » dans la mesure où il essaye de traduire ce qu’il a vu, entendu, imaginé, dans un récit. Démarche passionnante et aussi frustrante car dans sa tête il y a bien plus que ce qu’il arrive à transposer…

Des thèmes récurrents traversent son œuvre, comme les conflits, le mal, la guerre, la mort, l’absence… « Il existe une superposition de ce que nous sommes par rapport à l’histoire et à l’actualité (qui n’est autre que l’histoire en devenir) ». Il dit :

- Qu’est-ce que le mal ? Quelle en est la limite ? D’où vient-il ? Je m’interroge chaque jour à ce sujet. Hitler était-il un monstre ? N’est-ce pas un homme, tout simplement ? Le mal n’est pas exceptionnel.
- Les romanciers posent des questions, ils ne donnent pas de réponses.

- Et Dieu ? On ne connaîtra ni Dieu, ni le mal. Le défaut d’un certain clergé est de dire : je sais. Dieu est inconnaissable, inconcevable. Le prêtre n’est pas le ventriloque de Dieu…

- Les conflits aiguisent et accélèrent tout. La guerre est un accélérateur de décisions.

Xavier Hanotte ne se définit pas comme un spécialiste de la guerre 14-18, malgré l’érudition dont il témoigne à ce sujet dans « Derrière la colline » par exemple. Il dit : « Pas spécialiste, ou alors de façon accidentelle  parce que je me suis approprié des éléments qui m’ont permis d’écrire avec un je. Un roman sur-documenté ne m’intéresse pas car une documentation doit être digérée, pas ‘’ rendue ‘’ ».

Il écrit pour lui, il est son premier lecteur. « Est- ce que le commissaire Barthélémy Dussert est le double de Wilfrid Owen et de vous-même ? » demande Anne-Marie Pirard. X. Hanotte reconnaît la part autobiographique de certains de ses romans. « Manière noire » présente un degré d’autofiction. Ecrit à une période pénible de sa vie, il a voulu écrire pour faire autre chose de sa douleur. Le premier titre de ce roman (changé par l’éditeur) était « Exégèse d’une absence »…

« La littérature, c’est de l’expression. Comme je suis timide, je fais passer des choses intimes dans des cadres qui ne le sont pas, comme des romans ou des polars. La sincérité de la démarche est appréciée par mes lecteurs, qui sont fidèles, parce que je ne triche pas. J’écris à partir de ce que je suis ». Et d’ajouter : « L’inspecteur Barthélémy est un passionné de la guerre 14-18. Il va devant les tombes et imagine une vie pour les soldats. C’est la métaphore d’une fiction. Je pratique le réalisme magique à ma façon. La réalité recèle plus que ce que l’on voit. Oui, on traverse parfois les miroirs dans mes romans. C’est une métaphore qui signifie quelque chose de plus. Il faut accepter que les questions n’ont pas toujours de réponses, comme dans mes livres. (…) Mes romans sont à double fond, des miroirs et des jeux d’échecs. On peut lire « Les lieux communs » comme un jeu d’optique : l’œil accommode selon la distance ».

Le thème du Prieuré de cette année étant les béatitudes, Anne-Marie Pirard en imagine une qui évoque les héros de X. Hanotte qui sont comme des veilleurs, tel l’inspecteur qui observe, ou les soldats des tranchées. « Heureux celui qui veille et se souvient dans la nuit silencieuse… ». Il reconnaît que ses personnages sont comme des veilleurs, en tout cas des gens plus sensibles, dont la sensibilité est à double tranchant, car pris dans le dilemme de la joie et de la douleur. Et la nuit ? Elle est évoquée dans le titre « Des feux fragiles dans la nuit qui vient ». Il se sent différent des auteurs à succès et il l’assume en admettant que son œuvre a le destin qu’elle doit avoir. Mais il précise bien : « On a le droit de se sentir différent mais jamais le droit de se sentir supérieur ».

Anne-Marie Pirard ajoute : « Heureux celui qui enracine ses pas et son imaginaire dans les lieux qui lui sont chers », lieux tels que Place des Martyrs, Ypres, Bruges, Prague… Retourner dans les lieux où il a vibré lui permet de vérifier que la magie découverte la première fois est inépuisable.

A la question de la différence entre le roman et la poésie, Xavier Hanotte répond d’abord qu’il n’y en pas. Mais il nuance : ce sont des disciplines différentes qui partent de la même envie, du même besoin. Le poème est plus direct, plus sauvage, plus rapide, plus solitaire. « A usage interne ». Tellement interne qu’il a fallu que Francis Dennemark l’encourage et le convainque de publier sa poésie, initialement destinée à ne pas sortir de sa boîte de rangement…

Enfin, qu’est-ce que la qualité de germaniste apporte à un romancier ? Beaucoup. Mais aussi de la frustration lorsqu’on voudrait switcher de langue pour dire certaines choses qui sonnent tellement mieux dans une autre. Mais travailler avec des obstacles stimule la créativité qui engendre parfois des jeux de mots, des doubles sens. « Slug » signifie à la fois balle de fusil et limace !


Les intermèdes proposés par l’artiste :

  • B. Britten, un passage contemplatif du War Requiem

  • Janacek, final de Janufa

  • Eric Faye, extrait de la nouvelle « Les lumières fossiles ».

Compte rendu de Françoise Lambrecht
(04/04/2014)

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