Jeudi Saint 2013 : Homélie par Olivier De Schutter

JEUDI SAINT 2013 : HOMÉLIE PAR OLIVIER DE SCHUTTER

Commentaire de l'Évangile selon Saint Jean, 13, 1...17 et 15, 12-15

Je voudrais relever deux choses dans ce passage magnifique de l'Évangile. D'abord il y a ce renversement entre Jésus et les apôtres, entre Lui qu'ils appellent leur "Seigneur et Maître" et eux, qui se disent ses serviteurs.  Jésus qui lave les pieds de ses disciples, ne s'abaisse pas : il montre par l'exemple qu'il y a autant de dignité dans le fait de servir que dans le fait d'être servi.

À cela il y a, je crois, deux raisons. La première raison est celle que Hegel mettra en lumière dans la fameuse dialectique du Maître et de l'Esclave dans sa Phénoménologie de l'Esprit. Tandis que le Maître a un rapport passif avec le monde de nature, puisqu'il se contente de consommer, l'Esclave, celui qui produit, entretient avec la Nature un rapport actif : il transforme la Nature, et par cela il se réalise. D'ailleurs, tandis que le Maître ne progresse pas (il consomme, passivement, paresseusement, il se laisse servir), l'Esclave, lui, apprend, s'améliore, développe peu à peu les moyens de son autonomie. En lavant les pieds des apôtres, Jésus n'exprime-t-il pas ce message : celui qui agit et qui donne, celui-là s'élève à la dignité de celui qui reçoit passivement, et il la dépasse même, car il se fait un obligé, et parce qu'il y a plus de gloire dans le fait de produire que de consommer, dans le fait de donner que dans le fait de recevoir ?   

Il y a un deuxième motif pour lequel la dignité de servir égale, ou dépasse, celle d'être servi. C'est que celui qui est servi dépend de celui qui sert, ne peut voir satisfait ses besoins que grâce à l'autre, qui lui devient indispensable. Certes, le serviteur est généralement présenté comme dépendant de son maître, mais en réalité, sans son serviteur, le maître est désemparé : alors que le serviteur se suffit à lui-même, le maître, lui, ne peut prendre soin de lui-même. Faut-il alors dire que le rapport de domination s'est inversé ? Que le serviteur domine le maître, qui est devenu dépendant de lui ? En réalité, introduire ici l'idée de rapports de domination, c'est sans doute une mauvaise façon de poser la question. La dépendance est mutuelle. Les destins du maître et du serviteur sont solidaires l'un de l'autre. L'existence de l'un, repose sur celle de l'autre. La logique de la réciprocité se substitue à celle de la domination. Les cases que constituent les rôles sociaux existent, mais c'est une grande loterie qui fait qu'à tel moment, l'un occupe tel case, et l'autre une case opposée : que nous occupions ces cases ne doit pas masquer le fait essentiel que nous sommes tous captifs de cette grande roue de la fortune.

Il faut aussi relever que Jésus lave les pieds de chacun, y compris ceux de Judas, fils de Simon Iscariote. Jésus sait déjà à ce moment que Judas va le trahir, or malgré cela, il tient à être son serviteur. Le service est de l'ordre du don gratuit : Jésus n'attend rien en retour, ni récompense ni loyauté. Il espère seulement encourager ses apôtres à l'imiter. Il prêche par l'exemple. Toutes les grandes religions insistent sur cette gratuité, sur ce don sans calcul, sur la nécessité de servir chacun, qu'ils soient méritants ou non, fidèles ou traîtres. Dans le Koran, le verset 264 de la sourate II dit ceci : "Ô les croyants! N'annulez pas vos aumônes par un rappel ou un tort, comme celui qui dépense son bien par ostentation devant les gens sans croire en Allah et au Jour dernier. Il ressemble à un rocher recouvert de terre ; qu'une averse l'atteigne, elle le laisse dénué." La charité véritable, c'est celle qui sort du périmètre du calcul ; sinon elle n'est que superficielle et factice.

Enfin je ne peux manquer de relever la dernière phrase que nous avons entendue : "Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l'ignorance de ce que fait son maître; je vous appelle amis". Le réciprocité qui doit caractériser les rapports entre le serviteur et le maître, la relation d'équivalence qui s'instaure entre eux, cela suppose que le maître explique, et donc justifie, son comportement. "Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?", demande Jésus à ses disciples. Et il leur décrit la signification de son geste, afin qu'ils en saisissent la portée. La transparence, comme antidote à l'instauration de relations de domination. La justification, comme antidote à l'arbitraire. L'explication que l'on donne à ce que l'on fait, comme manière de s'exposer au jugement d'autrui, et à accepter d'être remis en cause.

Olivier De Schutter
Jeudi Saint 2013