EN GUISE D'ÉDITO...

... et en dialogue avec la tragique actualité de Paris, ce texte que Chemsi Cheref-Khan vient d'adresser à Gabriel Ringlet

 

LE CORAN D'UN LIBRE PENSEUR

 

On peut se demander ce qui m’a pris d’écrire ce petit mot de réflexions sur le Coran, moi qui ne suis ni islamologue, ni, encore moins, spécialiste des textes dits  “sacrés”. Il y a deux explications. La première est très personnelle : la  volonté de rendre hommage à un homme que j’admire, sans partager ses convictions religieuses et, plus particulièrement  à un de ses livres que j’ai beaucoup aimé. Je veux parler de “L’ Evangile d’ un libre penseur. Dieu serait-il laïque ?”  de Gabriel Ringlet. Dans ce livre, l’auteur rapproche “Evangile” et “libre pensée”. On est à mille lieux des dogmes d’une église fortement marquée par ses archaïsmes.

“Libre penseur” ou “penseur libre” ? La nuance, certes importante, m’échappe un peu. Pour tout dire, je n’ y attache pas d’ importance. G. Ringlet se dit “chrétien et libre penseur”. Il n’est pas sans rappeler Pierre Théodore Verhaeghen, catholique pratiquant, anti-clérical, libéral et Franc-Maçon, fondateur de l’ULB, Université  du Libre Examen. “Pensée libre”  et “libre examen”, ne sommes-nous pas sur le même registre ?

Le libre examen des textes “sacrés” est largement entré dans les moeurs religieuses en Occident. Au contraire de la grande majorité des pays musulmans où le “libre examen du Coran” est considéré comme sacrilège. Or, cela n’ a pas toujours été ainsi. Non seulement dès les premiers siècles de la révélation islamique, les penseurs musulmans se sont interrogés sur le fait de savoir si “le Coran est créé ou incréé” (ce qui pose la question de savoir si le Coran est de la même “substance divine” que Dieu), ils y ont répondu négativement. Les mêmes sont allés jusqu'à affirmer que, en cas de conflit entre la foi et la raison, c’est cette dernière qui devait primer. Nous sommes très loin de la doctrine conservatrice wahhabite qui ne permet absolument pas ce genre d’ affirmation, sous peine de mort par décapitation.
Doctrine de plus en plus répandue de par le monde, avec la complicité de certaines puissances occidentales.

Qu’est-ce que le Coran ? Pour le musulman lambda, c’est la “parole de Dieu”. En effet, pour le croyant dont la culture religieuse est particulièrement pauvre, le “livre sacré” serait descendu du Ciel tel quel. Pas question donc d’y changer quoi que ce soit. Même pas les passages devenus particulièrement problématiques aux yeux des croyants du XXIè siècle. D’où la “lecture littéraliste” source de beaucoup de tensions, entre musulmans et non-musulmans.

Le lecteur intéressé par le sujet pourrait utilement consulter “L’ Islam et la Raison. Le combat des idées”, de Malek Chébel  (éditions Perrin, 2006), ou “ Islam et Liberté: malentendu historique“, de Mohammed Charfi (Albin Michel), ou enfin, “ Les nouveaux penseurs de l'islam”, par Rachid Benzine (Albin Michel).

Ces auteurs, et des centaines d’ autres (sans oublier Mohammed Arkoun, un précurseur en matière d’ étude contemporaine de l’islam), nous apprennent comment le Coran, d’une tradition demeurée longtemps orale, est devenu un livre, un “livre sacré” qui plus est.

Il m’arrive de dire, par boutade mais aussi un peu par provocation:  “de même que Jésus n’a jamais été chrétien, de même, Mohamed n’a jamais lu le Coran”. Forcément, puisque le concept même de “chrétien” est né longtemps après la mort de Jésus de Nazareth, né et mort juif. Tandis que, selon les sources “canoniques”, le prophète de l’islam était illettré. Sans perdre de vue que selon les mêmes sources, la compilation écrite daterait d’environ vingt ans après la mort du prophète.

Pour les auteurs contemporains, la rédaction du texte que nous connaissons daterait non pas de vingt ans mais de plusieurs années après la mort du prophète. Ces mêmes auteurs croient trouver dans le Coran des traces d’influences chrétiennes et juives, dues vraisemblablement à des contributeurs récemment convertis à l’islam.

Récapitulons. Pour le croyant, derrière le texte, il y a une “parole forte”. Est-ce que c’est la parole de Dieu ou une parole inspirée par Dieu ? (NB. L’ expression “parole forte” est de Gabriel Ringlet). Cette parole reçue par le prophète de l’islam est transmise à d’ autres humains, qui l’ont eux-mêmes transmise à d’autres. Peut-on penser raisonnablement que, de transmissions en transmissions, il a pu y avoir des “altérations” ? Il est flagrant, pour ne parler que de cet aspect, que l’ordre dans lequel le Coran relate la révélation ne correspond pas à l’ordre chronologique connu du vivant du prophète.

Tout cela, pour dire que si, pour le croyant, le Coran est le reflet de la “parole divine”, le livre lui-même résulte d’une élaboration humaine, d’où le titre de ce papier, qui est une invitation à réfléchir : quelle est la part de l’homme dans ce qui est essentiellement “l’Oeuvre de Dieu “ ?

Cet exercice sur le Coran a toujours été fait dans l’histoire des peuples musulmans. Par une perversité de l’histoire (et des hommes), il est devenu plus problématique de nos jours. Quand, à la suite de Mohammed Arkoun, des penseurs contemporains tels que Rachid Benzine, et plus près de nous, le professeur  Guillaume Dye, de l’ULB, se livrent à l’ “étude historico-critique du Coran”, il ne font que “étudier et enseigner les textes fondateurs de l’islam, dans un esprit de libre examen”.

J’ai déjà eu quelques fois l’occasion de citer E. Lévinas, “le sacré nous divise et nous oppose, la sainteté nous rapproche”. C’est dans cet esprit, avant même d’ avoir lu Lévinas, que lors d’un colloque que j’ai organisé à l’ Abbaye de Maredsous, à la demande des moines bénédictins (nov. 2007, “Quel islam pour notre pays ? Libérer la pensée musulmane contemporaine pour mieux vivre ensemble”), que j’ai suggéré que nos concitoyens musulmans cessent de voir dans le Coran  un “livre sacré”, plutôt qu’une “écriture sainte”, source de guidance et d’ inspiration pour les musulmans du XXIè siècle source dans laquelle tout n’est pas à prendre littéralement mais à interpréter, sous l’éclairage des Lumières de l’islam, comme Celles de l’ Occident.

Espérons que l’on puisse débattre de tout cela dans le respect et la sérénité, pour “survivre ensemble”, sans se faire la guerre !

 


Un poème de Jacques Prévert me revient souvent en mémoire au temps des vacances et des grandes transhumances : Les habitants de la lune.

  

                
       


Photo : Transhumance
© B. Jenicot

 

 

« À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ?  »
(Marc 30)


Que diriez-vous d’une petite promenade bucolique dans les jardins fleuris de la liturgie dominicale ? Avec pour guide une botaniste exceptionnelle dont l’œuvre toute entière se cache dans la sobriété : Anne Perrier. Je l’appelle, dans le secret, la poétesse du sénevé. Avant de la lire, je n’avais jamais senti une telle parenté avec les fleurs, les pierres, les insectes, les oiseaux… Mais Anne Perrier crée aussi une relation intense et de grande tendresse avec les arbres, ses frères en humanité, dont elle se sent sensuellement et spirituellement si proche.

 

« Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Salomé achetèrent des parfums pour aller embaumer le corps de Jésus. »
(Marc 16, 1)


Ainsi, Pâques commence par un désir d’onction. Dans la douleur de leur paysage dévasté, les femmes au tombeau n’ont plus qu’un rêve d’embaumement. Presque rien. Moins qu’un linceul abandonné. Une dernière fois caresser son corps d’herbes nouvelles, l’imprégner d’aromates et le toucher aux endroits des blessures pour adoucir surtout leur propre supplice.

 

« Je ne vous appelle plus serviteurs »
(Jean 15, 15 )

« À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père »… il tentait, une fois de plus, de convertir le regard que ses disciples portaient sur Dieu. Voilà pourtant des mois et des mois qu’il leur parlait du Tout Prévenant dans les mots de la plus délicate affection. Pourquoi avaient-ils tant de peine à accueillir ce Dieu pauvre « qui va sans bruit dans l’herbe du monde » (Sulivan) ?

 

«  En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus. »
(Marc 1, 40 )

Ce jour-là, au grand séminaire de Liège, l’équipe des visiteurs de malades du diocèse m’avait demandé de répondre à la question : « Dieu est-il compatissant ? ». J’accepte l’intitulé en suggérant d’y ajouter en sous-titre une expression empruntée à Hélène Grimaud : « Faire de la blessure une grâce ». Il m’arrive souvent d’évoquer cette pianiste si sensible à la souffrance et à la mort, au point, parfois, de glisser mes mots dans les siens.

 

«  Jésus vient à Jean pour se faire baptiser par lui. »
(Matthieu 3, 13)

Ça bouillonnait ferme sur les bords du Jourdain lorsque Jésus « paraît ». Le verbe pourrait laisser entendre qu’il arrive en grande pompe et fait une apparition spectaculaire. Pas du tout ! C’est exactement l’inverse. Pendant que Jean tonitrue à faire trembler les eaux du fleuve, Jésus s’amène sur la pointe des pieds et va prendre place dans la file comme tout le monde.

 

« Heureux les légers, ils connaîtront l’envol », ce pourrait être la béatitude qui fait le lien entre la saison dernière et la nouvelle. Heureux les légers, les désencombrés, ceux qui, comme les oiseaux de l’Évangile, vivent pour autre chose que le grain engrangé, et qui s’envolent sous le regard bienveillant de Dieu.

 

La question que Jésus pose à ses disciples, « Pour vous, qui suis-je ? », il me semble l’avoir entendue tout au long du dernier film des frères Dardenne, Deux jours, une nuit, porté par une Marion Cotillard bouleversante d’authenticité. Qui est-on, « d’après ce que disent les hommes », quand on perd son emploi ? Qui est-on quand un patron cynique place son personnel devant un choix infernal : « vous renoncez à votre prime et votre collègue sauvera son poste ».

«  Recevez l’Esprit Saint »
( Jean 20, 22)

 

Quelle journée ! Depuis trois jours les voilà barricadés dans cette chambre à l’étage où ils avaient partagé le dernier repas. Ils ont fermé les vantaux à double tour, convaincus que la persécution va continuer. On peut les imaginer sur les trois banquettes autour de la table en U, habités par l’angoisse et sursautant au plus petit bruit. Ils ont si peur et ils parlent si bas qu’on entendait même « les vers ronger les poutres » écrit Jean Grosjean.

 «  Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom. »
( Jean 10, 3)

 

L’autre jour, en me promenant dans le journal à la page des annonces nécrologiques, je vois un faire-part qui s’ouvre sur une belle et ancienne locution proverbiale : « A brebis tondue, Dieu mesure le vent ». Cette épigraphe que je n’avais jamais rencontrée au pays des faire-part va m’entraîner un long moment dans la douceur. « Dieu proportionne les épreuves à la faiblesse humaine » m’explique un dictionnaire spécialisé dans les locutions figurées. Je préfère penser qu’il prend soin de ma fragilité. Quand l’épreuve me dépouille, j’ai besoin que son souffle se fasse tout léger.