ÉCHOS DE LA RENCONTRE

Laurent Demoulin : Le souffle maternel du père

 

Dans la fusion de Robinson et de son père-mère.

 

 

 

Laurent Demoulin était au Prieuré ce samedi 3 mars 2018.

Laurent Demoulin, l’auteur de Robinson, lauréat du dernier Prix Rossel, a livré en toute sincérité et avec humour un témoignage bouleversant sur sa façon d’être père-mère d’un enfant autiste.

Laurent Demoulin se souvient de son enfance comme d’une période heureuse, vécue à Liège. Il est né dans un milieu d’intellectuels universitaires qui le préserve de certaines réalités sociales. À l’école, il découvre la méchanceté des autres enfants. À l’époque, il ne sait pas encore qu’il y a deux types d’humanité : les enfants qui sont aimés par leurs parents et qui vivent dans l’insouciance, et puis tous les autres. « Ça change tout d’avoir été aimé par mes parents. C’est un trésor magique. Si je ne suis pas par terre aujourd’hui, c’est parce que j’ai été aimé par ma mère », confie-t-il. Ce n’est qu’en faisant son service militaire qu’il découvre la réalité sociale du monde. Il prend conscience de la chance qu’il a eue et ne veut pas la galvauder. Alors lui qui s’était toujours désintéressé de l’école, il va étudier la philologie romane et faire carrière dans l’enseignement, secondaire d’abord, et universitaire ensuite.

Son père était un psychanalyste lacanien. Il préférait jouer avec les mots qu’avec un ballon, mais lorsqu’il partageait les jeux de ses fils, c’étaient pour eux des moments jouissifs. À l’adolescence, Laurent Demoulin veut se défaire l’héritage paternel et il ne réussit que passablement ses études. Mais il doit bien reconnaître aujourd’hui que sa vocation d’écrivain vient sans doute de l’idée que son père avait de lui. Dans un album photo, son père avait noté comme qualité « Poëte » (sic) et il avait consigné, dans des cahiers, les récits que le petit Laurent inventait dès l’âge de trois ans. Il aurait été fier de voir son fils couronné du Prix Rossel.

Au bord d'un vide que rien ne comble,
il s'accroche à l'amour.

L’écriture fait partie de son identité. Après avoir enseigné quelques années dans le secondaire, il travaille pour un éditeur où il écrit les récits de ses clients. Il est ensuite engagé par l’Université de Liège où ses articles de critique universitaire avaient été remarqués. Pour qu’il se mette à la table d’écriture, il lui faut un motif, c’est-à-dire un sujet et la forme qui va avec : un poème, une nouvelle ou un roman. Les deux sont pour lui indissociables.

Ce qui donne du souffle à sa vie, ce sont les arts et la chanson qui est loin d’être un art mineur. Il aime aussi rencontrer les gens et il adore aimer.

L’humour est aussi une forme de garde-fou. Quand le père vit des choses difficiles, par exemple lorsqu’il nettoie les excréments que son fils autiste badigeonne partout, il imagine comment il va raconter cela sous forme de blague, ou bien il se dit : « Et dire que les autres écrivains belges m’envient mon Rossel ! » C’est comme si une part de lui se mettait à distance et pensait : « Ce que tu vis est difficile, mais quelle belle page cela ferait. »

Et puis, il tient le coup parce que c’est son devoir, il doit rester debout pour s’occuper de son fils. Il est conscient que cela se fait parfois au détriment de ses autres enfants, mais un jour son fils ainé l’a remercié en lui disant : « Quand on voit comment tu es avec Robinson, tu nous donnes la preuve qu’on peut compter sur toi, en toutes circonstances. »

 

L’essentiel de l’essentiel

 

Il aimerait bien croire en Dieu, en une vie après la mort, mais cette foi ne prend pas racine en lui. Il dit avoir une foi athée. Il ne comprend pas l’agnosticisme qui est un refus de trancher. Il croit au contraire dans la mort de l’esprit, il la ressent physiquement. Ce n’est pas pour rien qu’on le surnommait « l’angoisse » au service militaire. Il sent en lui le vide, le néant : « Je suis au bord d’un trou, d’un vide que rien ne comble. » Certains mystiques connaissent souvent ce moment de vide qu’ils remplissent ensuite de Dieu. Mais lui, rien ne le remplit. Alors, pour sortir du non-sens absolu, il en détourne son attention par les arts et la littérature, par l’humour et par l’amour.

Robinson, ce n’est pas un témoignage, mais une œuvre littéraire. S’il insiste tant là-dessus, c’est parce qu’il veut faire de la littérature et aussi parce qu’il veut protéger l’enfant réel. Il trouve que c’est déjà moralement problématique d’écrire sur un enfant qui n’a pas la possibilité de donner son accord, puisque Robinson ne parle pas. Alors, il déforme la réalité par la littérature et il idéalise la figure du père. Il ne pouvait pas ne pas écrire ce livre. Comment passer sous silence l’essentiel de ce qui fait l’essentiel de sa vie ? Quand il a trouvé le nom de son personnage, Robinson, le livre qu’il portait en lui depuis plusieurs années s’est écrit très vite. Ensuite, il l’a retravaillé, ciselé, buriné pour trouver les mots adéquats, les mots qui sonnent. « Le propre de la littérature, dit-il, c’est de chercher sans cesse le mot juste, tout en sachant qu’on n’y arrivera jamais. » Il a mis du temps à trouver un éditeur, mais il était persuadé qu’avec ce roman, il était arrivé à ce qu’il pouvait faire de mieux. Aussi, la reconnaissance par l’Académie, par le Prix Rossel et puis par les lecteurs, lui fait extrêmement plaisir et le rassure.

 

 

Le père vit des choses difficiles
avec les excréments de son fils.

Un père très mère

 

Avec Robinson, il découvre une nouvelle façon d’être père. Robinson est un enfant « oui-autiste », il ne parle pas, mais il a des rites qui sont une façon de communiquer avec son entourage. L’accompagner au quotidien est épuisant, mais cela donne aussi une force compensatoire. Le romancier se souvient de cette conférence qu’il donne après dix jours épuisants passés avec Robinson. Il n’a jamais été aussi bon orateur. Et puis, il y a les moments de joie que vit Robinson. Il rit plus souvent que le commun des mortels. Il est joyeux quand on le laisse être autiste. Et à force d’être joyeux, peut-être est-il heureux ? Puisque Robinson ne fait pas de progrès, son père a renoncé à son rôle d’éducateur. « Mon rôle est de l’aimer tel qu’il est. »

La plupart des gens, prennent conscience de la mort très tôt, mais Robinson n’a pas de mots pour penser la mort. Parler de la mort de son enfant est un tabou, mais pour lui, il est impensable que Robinson lui survive. Il aimerait qu’ils meurent à la même seconde. C’est cette impasse qu’il tente de décrire dans le dernier chapitre de son roman.

Son père psychanalyste préférait jouer
avec les mots qu'avec un ballon.

Robinson bouscule aussi sa façon d’être père. La mère n’a pas besoin de mots pour être en relation avec son bébé, elle la vit dans la fusion. Le père lui, met à distance, par le langage, il introduit la loi. L’amour maternel, c’est l’amour sans langage, dès la première seconde, tandis que l’amour paternel passe par les mots. Robinson, qui n’a pas accès au langage, oblige donc son père à être mère. Laurent Demoulin se surprend à parler à son fils comme sa mère lui parlait lorsqu’il était lui-même enfant, il le prend dans ses bras, comme sa mère le faisait. Avec son fils, il découvre que les hommes sont aussi capables d’aimer sans les mots. Et c’est par l’écriture qu’il retrouve son rôle de père en mettant des mots sur ce qu’il vit. « Avec l’enfant de papier, je retrouve une position paternelle. En fait, le livre m’aide à accepter d’être une mère dans le quotidien et un père dans le social. »

 

 

Robinson et le romancier dans leur bulle "autistico paternelle".

Texte : Jean Bauwin

Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/

Photos : Chantal Vervloedt-Borlée

(03/03/2018)

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