Dernier adieu à Jean-Claude Guyot

HOMMAGE DE BENOÎT GREVISSE

4 août 2015

 

Jean-Claude, mon Jean-Claude, JC, Jean-Calude, Père Joseph, Sacré Jean-Claude, Monseigneur, M’gamin, Son Éminence, Grand… et pour tant d’étudiants, année après année, Tonton Jean-Claude…

Pour chaque surnom, des tonnes d’affection de tant de personnes. À chacun de ces petits noms, je pourrais évoquer l’amitié sincère de l’un ou l’autre, de l’une ou l’autre… Jean-Claude était un être aimé. Beaucoup. Aimé parce qu’il était juste un homme (ça il m’aurait permis de le dire), mais surtout un homme juste (et ça il me dirait, comme il l’a fait ces derniers jours, « on ne parle pas de ça ! »).

Je me souviens de l’endroit exact, dans un couloir de COMU,  où Gabriel a prononcé son nom, première rencontre pour moi. Nous étions trois. Frédéric a dit « Oui, pourquoi pas ? ». Je me méfiais. J’avais beau avoir un maître qui proclamait qu’il n’y avait pas plus de journalisme chrétien que de mathématiques chrétiennes, cela sentait L’appel et Malèves à plein nez. Et pourtant… C’était une idée de génie. Merci, Gabriel. Il nous a rejoints, le grand Liégeois, gouailleur atypique, coupeur de têtes d’oie à la fête de Blegny (c’est lui qui m’a appris que l’on dit Belgny, et pas Blégny… Pour ma part, j’ai bien essayé de lui apprendre qu’on dit réunion et pas reunion… Je n’y suis jamais arrivé)… Et il n’a pas fallu une semaine pour que nous soyons copains comme cochons. Parce qu’il avait beau ne pas avoir été scout (ce qu’il revendiquait). Il avait beau ne pas avoir été patro (ce qui était plutôt étonnant)… Il avait cueilli à Jeunesse et santé, et dans quelques autres lieux, des valeurs et des codes communs à plusieurs d’entre nous. Il promenait avec indolence de solides convictions, chevillées au corps et balancées en formules, sans fioritures mais tellement vraies. Il rappelait sans cesse que notre métier est d’éduquer et de former, pas comme on formate des bêtes à fric et à performances, mais en accompagnant, en vivant pleinement avec les personnes, quelles qu’elles soient.

Jean-Claude riait lorsque je lui disais que, dans une de ces réunions vaines et nécessaires dont l’université a le secret, je l’avais qualifié de couteau suisse… « D’accord si c’est pour faire plaisir à la Suissesse, une vieille amie commune, helvète et protestante, qu’il promettait gentiment au bûcher… Si c’est pour lui faire plaisir d’accord, m’avait-il dit… Mais question armement, je suis plutôt né du côté de la FN… »

Jean-Claude savait tout faire. Mais jamais comme tout le monde. Jean-Claude, passionné prof de graphisme, déclamateur de rimes riches, Monsieur Loyal des cérémonies, débusqueur d’incohérences décrétales, hacker magique des labyrinthes informatiques de l’UCL, meneur de processions et chauffeur de salle des réunions les plus tendues…

Jean-Claude savait tout faire. Et personne ne sera jamais capable de faire tout ce qu’il faisait.

Nous avons beaucoup partagé ces derniers jours, entre collègues et anciens de l’École de communication. J’ai reçu des tonnes de messages… COMU ne sera plus jamais vraiment COMU, sans lui. Nous le savons. Le génial bricoleur, d’informatique, de réformes de programmes, de barbecues étudiants, de relations humaines, de contrats APE, de remises de diplômes, le bidouilleur magique des déprimes d’étudiants, et de leurs peines de cœurs, des échanges Erasmus, des budgets d’initiative ministérielle et des d’équipements de la salle Jean Lohisse à Kinshasa…

Kin, Abidjan, Kigali, Bujumbura… L’Afrique était faite pour ce grand cœur, amateur des jeux politiques appris en cabinet ministériel, généreux solidaire et lucide jusqu’au bout, tombé dans le système D comme d’autres tombent en combines, capables de tutoyer chacun dans la seconde et de l’emporter dans l’ouragan d’un projet qu’il ne lâchera jamais…

Nous avons tout fait ensemble en COMU, depuis plus de vingt-cinq ans… Du montage des balbutiements des semaines blanches au sauvetage du CECOM, qui lui doit tant… Des tombeaux perdus des bami du Burundi au Piton de la fournaise. De la salle informatique au montage du célèbre trombinoscope de l’EjL.

« Pilier sur le terrain et dans les vestiaires », écrivait de lui, ces derniers jours, Dominique, en bon journaliste sportif… « Mais aussi celui qui le matin traçait les lignes du terrain et qui, en toute discrétion, le soir reprenait les maillots de tous les joueurs pour les laver… tout en taillant une bavette avec l’entraîneur à propos de la tactique du prochain match », ajoutait cette grande carcasse infiniment affectueuse de Gérard. Juste. Très juste.

Les lignes du terrain étaient parfois élastiques pour Jean-Claude, comme le temps et les efforts qu’il accordait sans compter à COMU. À une époque, c’est lui qui m’avait entraîné dans un dispositif pédagogique bien peu validé par l’IPM, ni même par le vice-recteur de l’époque : le bar ACTU… Nous amenions les casiers dans un kot et nous bachotions les étudiants sur toutes les questions du cours d’actualité. Efficace et peu politiquement correct. C’est tout Jean-Claude ! Comme de promettre un verre en fin de semaine blanche, pour tout journal bouclé dans les temps, sans faute d’orthographe : promesse tenue chaque année, le verre, pas l’absence de faute d’orthographe. Tout modèle a ses limites…

De l’exigence, de l’empathie, de l’investissement personnel comme caution solidaire, et la conviction que ceux qui passent en COMU façonneront la société de demain et que, ce qui importe, c’est ce qu’ils en feront ou pourront en faire.

Tout Jean-Claude, ce rire tonitruant, qui manquera à tant et que tous évoquent. Ce rire définitif pour balayer les pédanteries et les arguties… Combien de fois, Jean-Claude ne m’a-t-il pas fait sa mimique de brocanteur de la Batte, lorsqu’on nous exposait savamment un modèle à indicateurs aussi enrubannés que la facture de l’expert qui les avait pondus ? « S’ils avaient lu Cardijn, ça leur aurait coûté moins de gros sous… Et ça nous aurait fait gagner du temps, adorait-il placer en douce » « Voir-Juger-Agir », comme méthode empirique. Rudement efficace, mon Jean-Claude. Tu étais foncièrement démocrate chrétien !

Combien de moments partagés à soupeser les options de modèles pédagogiques, de choix stratégiques et politiques (il adorait ça), combien de conversations drôles, fraternelles sur les étudiants dont il évaluait affectueusement les difficultés, les talents et les manière de les faire éclore. Il adorait aussi éviter aux tout jeunes assistants, encore un peu perdus, de se faire remonter les bretelles : ses bon mots servaient de conseils très paternels et son écoute attentive, devant un verre, avait parfois valeur de confessionnal… Combien d’Orval partagés, lorsqu’il y en avait, au Grand-Place, le stamp-café de Jean-Claude où son tutoiement des serveuses, toutes affectueusement appelées fèye, côtoyait la conversation théologique sur le Catholicos-Patriarche de la Sainte Église Apostolique Catholique Assyrienne de l'Orient ?

Jean-Claude aurait aimé que je fasse la promo de ton Grand-Place, Aydin, comme il aurait beaucoup apprécié que tu sois là aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il aimait ton rosé sous les platanes et ta gentillesse. Qu’est-ce qu’il était fier, ces derniers temps d’y arborer le chapeau offert par son fan club féminin de COMU, Valérie, Laurence, Dina, pour le chapeau. Pour le fan club complet, tu me pardonneras Jean-Claude, je n’ai pas le temps de faire la liste exhaustive…

Ce que vous ne savez pas tous ici, c’est qu’Aydin, que Jean-Claude adorait, ne possède pas seulement la plus belle terrasse de Louvain-la-Neuve, il est également entrepreneur. Et ce que Jean-Claude et moi savons, Aydin, c’est que la maison de Dieu t’importe beaucoup. J’en profiterai donc pour tenir une promesse qu’il m’a fait faire. Il m’a dit « Je ne veux pas, lorsque je ne serai plus là, que Florence soit embêtée par les travaux à terminer à la maison. Tu botteras le cul (pardon Monsieur l’Abbé)… Tu botteras le cul à Aydin, m’a-t-il ordonné, pour qu’il vienne finir tout ça. » Voilà qui est fait ! Et publiquement. Ite missa est, Aydin. Tu sais, toi, ce qu’il te reste à faire…

Pour nous par contre, terminer les travaux, ce sera beaucoup moins facile qu’une pose de carrelages… Le rire de Jean-Claude et sa nonchalance efficace hanteront longtemps nos couloirs. Mais il sera très difficile de faire aussi bien, sans lui. Quel rude été. Quel doux hiver, alors que nous nous efforcions de croire que le pire pourrait être évité. Jean-Claude ne s’est jamais plaint. Jusqu’au bout, il m’a demandé des nouvelles de COMU, m’a élaboré des plans, a continué à venir en réunions alors que ce n’était plus raisonnable. Jean-Claude a tout donné pour cette famille d’enseignants et d’étudiants. Il adorait rappeler qu’on entre à l’Université per scientiam, per ecclesiam, aut per vaginam… Moi disait-il, avec l’œil qui frise, riant déjà de son effet, j’y suis rentré per eccelsiam, je viens de sciences religieuses. Mais bon, avec Gabriel, peut-être un peu per vaginam aussi, va savoir, ajoutait-il… »

Bien au-delà de l’autodérision, Jean-Claude avait aussi sa science à lui, impressionnante. Il avait été notamment vice-président du CSA et sa fulgurance intellectuelle et politique avait marqué plus d’un sur ces dossiers qui continuaient à le passionner. Mais son Alma Mater était sa vraie famille professionnelle. Il la vivait pleinement, toujours prêt à proposer une simplification, une action. Il était ce qu’on pourrait appeler un grand commis de l’Université, comme il est de grands commis de l’État, soucieux des grandes lignes politiques, comme des petits détails. Aux étudiants friands de décorum hollywoodien stéréotypé, désireux de cérémonies à toges et mortiers jetés au vent de la mondialisation, il voulait proposer de créer un rite, le leur, fondé en tradition. Prenez calottes et cordons, disait-il. Le détail du vivre ensemble, jamais dédaigneux, toujours solidaire, toujours en recherche de sens vrai…

Si COMU était sa famille, si chacune et chacun y témoignent de l’accueil, de l’écoute, de l’aide et de l’affection qu’il réservait à tous, Jean-Claude nous a aussi appris à découvrir une autre famille, la sienne. Jean-Claude n’a jamais rien su faire comme toute le monde : partir si tôt, mais aussi partir si digne, humble et courageux. Et si la séparation est difficile pour nous… Cette difficulté immense est un peu soulagée par la force, la foi, l’humour que Florence, Amélie, Margaux, Madeleine et Joséphine nous ont montrés ce dur été. Autour d’un Jean-Claude, beau, humble et lumineux dans le dépouillement de lui-même.

Cela restera aussi en COMU, avec son rire infini.

Benoît GREVISSE

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