Dernier adieu à Jean-Claude Guyot

HOMÉLIE DE GABRIEL RINGLET

LOUVAIN-LA-NEUVE ET SAINTE-MARIE

4 août 2015

 

Je ne sais pas si vous allez me croire… mais j’ai rêvé à plusieurs reprises que Jean-Claude célébrait mon propre enterrement.
C’était un très beau rêve.
Et cela me réjouissait beaucoup.
Parce que, vous savez, avec un curé… c’est un peu quitte ou double ! On a une chance sur deux que ça se passe bien !
Mais avec Jean-Claude, je me savais en de bonnes mains.
J’étais donc très serein.

Que de fois j’ai mesuré la manière dont il était capable d’accompagner liturgiquement les situations les plus délicates, en veillant au moindre détail, pour qu’à chaque moment les gestes que nous fassions prennent tout leur sens.
Jean-Claude était célébrant dans l’âme.
Il appartenait à cette confrérie un peu particulière de celles et ceux qui sentent vraiment ce que peut être un rite.
Il y a beaucoup d’appelés au royaume du rite, et bien peu d’élus.
Jean-Claude avait le rite en lui.
Tellement en lui que lorsqu’il se trompait en pleine célébration, il se trompait… liturgiquement.
Avec Florence, Amélie, Madeleine, Margaux, Joséphine… il a vécu 13 ans au prieuré de Malèves-Ste-Marie. Mais il y a célébré 30 ans.
Au prieuré au sens large.
Car il savait aussi rejoindre le doyenné.
À Perwez, par exemple, pour accueillir Marguerite Barankitsé, notre chère Maggy.
Ou au 15 août lorsqu’il réquisitionnait ses filles derrière N.D. des Affligés. Toutes, un jour, elles ont été des anges ! J’ai oublié à partir de quel âge elles commençaient à dire non…
C’est qu’il aimait les dévotions populaires, Jean-Claude, les processions, les bannières, les reliques, les vieux vêtements liturgiques… Plus que moi ! Mais avec le souci, toujours, d’ouvrir, de donner du souffle, de jeter des ponts entre tradition et modernité.

Mais ce n’est pas qu’une affaire religieuse, célébrer.
Il célébrait en famille, évidemment.
Il célébrait à Blegny, son cher pays natal.
Il célébrait en COMU. Et comment !
Permettez-moi de ne pas m’attarder sur ces célébrations de fin d’année académique dans les jardins du prieuré, jusqu’à l’heure où les moines se lèvent pour chanter matines. Mais parvenir à concilier l’office journalistique et l’office monastique, c’était du Jean-Claude tout craché !
Quel bonheur d’avoir fréquenté un célébrant né !

À côté de l’art liturgique, Jean-Claude pratiquait aussi l’art diplomatique. Et jusqu’à un degré avancé.
Comprenez-moi bien : j’entends « diplomatique » au sens le plus positif. C’était bien plus que la recherche d’un compromis mais la volonté de calmer et de dénouer des nœuds parfois si serrés. Il sentait les situations fermées et, plus que d’autres, parvenait à y ouvrir des brèches.
Il m’a beaucoup aidé sur ce terrain-là, et pas seulement au prieuré.
À l’université aussi, au temps du vice-rectorat, je sais comme il pouvait analyser une situation complexe, l’éclairer, la relativiser et m’offrir, finalement, un apaisement qui m’a souvent encouragé.
Il pratiquait, ce qu’on pourrait appeler la diplomatie de la générosité. Et si la situation l’exigeait, toutes affaires cessantes, il se libérait.

« Montrez-vous compatissant », nous disait l’Évangile de Luc.
« Ne jugez-pas »
« Donnez »
« Et vous recevrez une mesure bien pleine (…) dans votre tablier. »

J’espère que son beau tablier de cuistot sera capable de supporter la mesure débordante que nous souhaitons lui verser ce matin.

Je m’en voudrais, à coté de l’art liturgique et de l’art diplomatique, de ne pas souligner aussi son art théologique.
Et là, bien des amis peuvent en témoigner.
Jean-Claude était bon exégète et bon théologien. Mais avec juste assez de distance et suffisamment d’humour pour que la théologie se mette à chanter. À un point tel que son rire légendaire traversait aussi sa manière si personnelle de commenter les Évangiles.
Ce n’est pas un hasard s’il m’a apporté, il y a quelques mois, un livre de Christoph Théobald : Le christianisme comme style, avec en sous-titre, une manière de faire de la théologie en postmodernité.

Jean-Claude adorait faire de la théologie en postmodernité.
Et ce livre, je le relis aujourd’hui, comme si je tenais dans mes mains son propre testament. Parce qu’il y avait mis des post-it, dans Le christianisme comme style, en me disant : « tu dois surtout lire ces pages-là ».
Et que nous disent-elles, ces pages là ?
Elles parlent de l’hospitalité de Jésus de Nazareth.
D’une hospitalité unique.
Une manière - je cite - « d’engendrer quelque chose de définitif et ultime ».
Jean-Claude, déjà loin dans la maladie qui le rongeait, me parlait avec passion de ce regard original sur un Jésus qui avait l’art de réveiller chez ceux et celles qu’il rencontrait la mutation de son rapport à sa propre mort.
Autrement dit – et cela vaut pour maintenant – Jésus avait une manière de vivre et d’accueillir l’autre qui engendrait en lui quelque chose qui n’allait jamais mourir.
L’hospitalité unique de Jean-Claude de Blegny, de Jean-Claude de COMU, de Jean-Claude de Louvain-la-Neuve, de Jean-Claude de Malèves-Sainte-Marie, de Jean-Claude…, son hospitalité unique engendre aussi en nous quelque chose qui ne mourra pas.

Et si j’ose paraphraser un de nos amis commun, un autre grand ami du prieuré, Jean-Yves Quellec, en train de traverser, lui aussi, le pays des grands retournements, je dirai simplement de Jean-Claude, comme de l’homme qui marche…

« Il avait donné tout ce qu’il avait reçu…
Il avait transmis tout ce qu’il avait découvert…
(…)
Il n’avait pas ménagé sa peine, mesuré ses efforts, compté son temps. Il était allé de l’avant comme un Dieu en pleine jeunesse. Jusqu’à l’heure du grand passage.
Alors, comme la première étoile saluait son dernier soir, il se tint au milieu de ses amis et n’ayant plus rien à donner, il se donna lui-même.
(…)
Dans sa fin est notre commencement » (1)

Gabriel RINGLET
(4 août 2015)

 

(1) Jean-Yves Quellec, Dieu face nord.

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