Éditorial mars 2014 : « Puisatier de mon coeur »

«  Jésus lui dit : “Donne-moi à boire” »
( Jean 4, 7 )

Depuis la dépression du Jourdain, Jésus vient de parcourir un long chemin. Il est tellement épuisé, pense Grosjean, qu’il « n’a plus le courage de faire le dernier kilomètre ». Il s’assied « simplement » disent la plupart des traductions, le dos appuyé contre la margelle du puits.
Dans la Bible, le puits appelle la rencontre. Les filles ne vont pas y puiser que de l’eau ! Les garçons le savent bien, en recherche de l’âme sœur qui saura entendre leur soif. N’est-ce pas au puits de Jacob qu’Abraham envoie Eliézer dans l’espoir de trouver chaussure au pied de son fils Isaac ? Arrivé sur place, le vieux serviteur demande à Yahvé de prouver son amitié pour Abraham. « Seigneur Dieu… la jeune fille à qui je dirai : “ Penche ta cruche que je boive ” et qui répondra “ Bois, et j’abreuverai aussi tes chameaux ”, qu’elle soit celle que tu destines à ton serviteur Isaac. » Il n’a pas fini de parler que voici Rebecca…

« - Me donnerais-tu un peu de ton d’eau ? lui demande-t-il.
- Bois, mon maître, dit-elle. Et rapidement elle fit descendre sa cruche pour lui donner à boire. » ( Gen. 24,12… 19 )
N’est-ce pas magnifique ? Oui, mais pas à midi ! Midi, en Samarie, c’est l’heure où les oiseaux se cachent. Personne ne va au puits en plein midi, « sauf les chiens et les touristes ! » (Jean Debruynne).
Voici pourtant qu’arrive une femme du pays…


DOUBLE SENS

Que vient-elle faire là au plus chaud du jour ? Elle n’a même pas de prénom. Elle n’est pas une femme « en particulier » mais « en général » : la Samaritaine. Pourquoi a-t-elle besoin du soleil pour se cacher ? Car une chose paraît sûre : elle est seule et espère le rester. Or il y a là un homme, seul lui aussi ! Un homme seul et une femme seule au soleil de l’interdit. Et il lui mendie un peu d’eau. C’est toujours comme ça que commence une histoire de séduction : « Donne-moi à boire ! » Et il n’a même pas de récipient. Comment pourrait-elle offrir de l’eau qu’il faut aller chercher tout au fond à quelqu’un qui n’a rien pour puiser ? Il n’est pas net, ce juif galiléen que son accent trahit, comme son vêtement. Que fait-il là quand les pierres elles-mêmes voudraient se cacher ?

Saint Jean adore l’ambiguïté du double sens. il aime conduire d’un langage à un autre et amener le fait divers le plus ordinaire sur le terrain du spirituel. La soif, par exemple, quand la soif appelle une soif plus grande encore.

 

DOUBLE SOIF

« J’ai soif » dit Jésus à la Samaritaine. « J’ai soif » dira-t-il encore à l’instant de mourir. « Lequel de l’homme et de Dieu a le plus soif de l’autre, demande Sylvie Germain dans Éclats de sel (Gallimard), lequel surtout a le plus besoin que l’autre ait soif de lui ? »

Un moine-poète, François Cassingéna-Trévedy, va interroger cette double soif à travers une de ses Étincelles (Ad Solem) :

« Jésus était au bord du puits, et la femme. Jésus était au bord de la femme, et la femme était au bord de Jésus. Et la femme se désaltérait à Jésus, et Jésus se désaltérait à la femme, tout aussi étonnante que lui. Et le puits était entre eux. Et le puits était en eux. »

Un puits qu’une dominicaine contemplative, Catherine-Marie de la Trinité, ne va pas cesser de creuser. Dans Le repos inconnu (Arfuyen) où il est beaucoup question d’eau et de feu, elle évoque à plusieurs reprises la Samaritaine s’adressant à son puisatier tant aimé :

« Murmure-moi,
puisatier de mon cœur,

sourcier de ma soif,
vivifie
ma poussière.

Que je tisse avec Toi
des mots simples
comme l’eau… »

Gabriel Ringlet
(mars 2014)

 

 

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