Jeudi Saint : Emmanuel Faber (18/04/19)

COMPTE-RENDU DE LA RENCONTRE

L'ÉTONNEMENT DU JEUDI SAINT avec Emmanuel Faber : Vers une économie ajustée

Emmanuel Faber, PDG d’une grande multinationale, est l’exemple vivant qu’une autre économie est possible, celle qui retourne aux origines mêmes du mot : « l’art de vivre ensemble ».


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Une autre économie est-elle possible ?

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PSM AVRIL 2019 5202Emmanuel Faber a dix ans, il est sur un téléski et gravit la montagne, lorsque la lumière rasante du matin vient le frapper de plein fouet. Sa contemplation fait poindre en lui une jubilation indicible, le relie à l’univers et révèle en lui le mystère du divin.
Des années plus tard, toujours en montagne, un ballet céleste d’insectes, de poussières et de graminées - peuple invisible entre ciel et terre - relie l’infiniment petit à l’infiniment grand. Entre ces deux expériences spirituelles qui ouvrent et ferment son dernier livre, se déploient les Chemins de traverse qu’il n’a cessé d’arpenter.
L’escalade est une de ses passions et la montagne compte beaucoup dans son itinéraire. Ces lieux d’altitude, où règne le silence et où parle le vent, participent à son expérience spirituelle. Mais, comme Jésus sur le mont Thabor, il sait sa vie n’est pas là, sa vocation est ailleurs et il lui faut redescendre. Toutefois, son expérience humaine s’enracine dans ces moments-là et s’en nourrit.
À l’âge de 14 ans, il vit durant une année en Algérie où il suit sa famille. Lui, le passionné d’histoire antique, il découvre Carthage et Hippone. Il tombe sous le charme du désert et de l’islam. Avec les autres coopérants russes ou polonais, il découvre une altérité qu’il n’aurait pas pu découvrir en France.
Il est bon élève, on le pousse à s’inscrire en classe préparatoire aux grandes écoles. Il choisit ensuite d’aller vers la haute finance et s’inscrit à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC), avec l’envie de comprendre ce monde qui donne tout pouvoir à l’économie. Avec ses compétences, il décide d’infiltrer le système. Et pour éviter le risque de se faire dévorer par lui et d’y perdre son âme, il met par écrit ce qu’il observe et ses réflexions. Il publie ainsi son premier livre en 1992 : Main basse sur la cité. Éthique et entreprise. C’est le livre d’un jeune homme en colère. Désormais, ceux qui l’engageront sauront à qui ils ont affaire.

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« J'ai touché du doigt le bonheur. Le mystère du divin se révèle dans un regard au soleil. La montagne compte beaucoup. »

Qui est-ce que j’aide ?

Pour ne jamais être dupe du système, Emmanuel Faber se plonge dans les philosophies de Kant, Levinas ou Heidegger, qui l’aident à jeter un regard différent sur ce qu’il fait tous les jours. Et puis, en 2001, il profite d’un séjour en Inde pour passer une semaine dans un « foyer pour les mourants et les destitués », tenu par les sœurs de mère Teresa. Il raconte combien il s’est senti stupide et impuissant quand il lui a fallu changer le pansement d’un malade. Comme il n’était pas doué pour les soins infirmiers, il s’est mis à balayer les lieux, là il peut être efficace. Mais il s’aperçoit très vite qu’il a pris le boulot de deux personnes qui n’avaient plus de jambes et dont la mission était de nettoyer sous les lits. Il avait voulu bien faire et il avait privé ces personnes de leur utilité existentielle et sociale.
Il s’arrête alors et s’interroge : « Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? Qui suis-je venu aider ? » La réponse jaillit : « Le premier que j’aide, c’est moi. Si je ne le reconnais pas, je crée une dette, une dépendance qui n’est pas ajustée. » Il comprend alors qu’il vaut mieux ne rien faire pour ne pas troubler l’écosystème social du foyer et il passe les derniers jours à parler avec les grabataires, assis au milieu de la cour.
De retour à Paris, il veut continuer à vivre ces « moments inutiles » et s’engage comme bénévole en soins palliatifs, chaque vendredi, dans un service social qui accueille des SDF et beaucoup de musulmans. Il y fait des rencontres éphémères et extraordinaires, il a des conversations d’une profondeur incroyable sur la vie, la mort, laPSM AVRIL 2019 5204 spiritualité et le divin. Il y échange des gestes de tendresse et de reconnaissance d’une rare intensité. Mais après trois ans, il prend conscience qu’il reçoit trop pour ce qu’il donne, et qu’il y va plus pour l’expérience qu’il en retire que pour les personnes elles-mêmes. Alors, pour ne pas être dupe de lui-même, il renonce et fait vœu d’abstinence palliative.
Dans un discours à HEC qui a marqué les esprits, il évoque son frère, parti trop tôt vers le ciel qu’il habitait déjà. Il avait été diagnostiqué schizophrène et sa présence à ses côtés a été une force de rappel vers la réalité, la fragilité, la précarité et le présent. Avec lui, il découvre une autre façon d’être au monde et s’interroge sur la notion de « normalité ». En fait, les étiquettes que l’on donne ne sont qu’une façon de se rassurer.

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Il reçoit trop pour ce qu'il donne.

Quel avenir pour l’économie de marché ?

Pour comprendre les racines de l’économie contemporaine, Emmanuel Faber revient au Moyen Âge et aux franciscains. Entre le 12e et le 14e siècle, le mouvement franciscain connaît un grand essor et voit les dons affluer. Or les moines ont fait vœu de ne rien posséder, de ne rien capitaliser. C’est donc le tiers ordre franciscain, composé de laïcs engagés dans la cité, qui va gérer ces dons de façon à répondre aux besoins immédiats des frères et de redonner le reste à bon escient. Refusant la capitalisation et la thésaurisation, les franciscains ont dû penser la valeur sociale de l’argent et gérer sa juste redistribution, notamment à travers l’ouverture d’hôpitaux ou d’hospices. Ce sont les franciscains aussi qui confèrent un rôle social essentiel aux marchands. Leur expertise, leur capacité à discerner la valeur des choses, leur permet d’établir le juste prix, celui qui respecte au mieux l’intérêt des deux parties dans une transaction commerciale.
En 2005, Emmanuel Faber rencontre Muhammad Yunus, futur prix Nobel de la paix, pionnier du microcrédit et figure de proue de la lutte contre la pauvreté au Bengladesh. En 20 ans, il a renouvelé les outils pour le développement économique et social des milieux défavorisés de son pays. Ensemble, ils inventent une nouvelle forme d’entreprise qui ne verse aucun dividende à ses actionnaires. On collecte le lait, on le transforme dans une micro-usine, on fortifie le produit et on le fait distribuer par des femmes qui font du porte à porte. Cela maximise l’emploi local et a un impact sur la santé et le développement des enfants.
Aujourd’hui, Emmanuel Faber est fier d’avoir convaincu l’État français d’inscrire dans le code civil l’obligation pour les sociétés de s’interroger sur leur raison d’être et de définir leur utilité sociale et environnementale. Il crée une chaire à HEC, Entreprise et pauvreté, qui construit des modèles marchands où on abandonne de la marge au profit des besoins essentiels. Blédina s’est engagé à vendre sans marge des produits pour des familles en-dessous du seuil de pauvreté. En lien avec la Croix-Rouge, il y a aussi tout un travail de formation à l’alimentation des bébés qui est mis en place. Aujourd’hui, le gouvernement en a fait un programme national.

Davantage de justice socialePSM AVRIL 2019 5235

Emmanuel Faber n’a pas éludé la question des salaires des PDG. Il a limité volontairement son patrimoine. Il garde ce dont il a besoin et verse le reste à une fondation. Il a renoncé à sa retraite dorée pour que chaque travailleur de Danone puisse être actionnaire de son entreprise. Il a vu tellement d’enfants dont la vie est pourrie par l’argent de leurs parents qu’il a pris des dispositions pour laisser à ses enfants une somme ajustée et utile, après en avoir discuté en famille.
Si l’on regarde le fonctionnement de l’économie mondiale, on constate que l’on favorise les actionnaires au détriment des travailleurs. Mais l’économie est aussi une affaire d’hommes et de femmes. Chacun est libre d’y inverser la tendance. Il estime qu’une partie des bénéfices doit servir à maintenir l’emploi à long terme. Avec Danone qu’il dirige, il crée un fonds pour investir dans l’intérêt général des petits acteurs qui gravitent autour de la multinationale, pour augmenter leur capacité de résilience et d’autonomie. Là aussi, le gouvernement et des associations l’ont suivi. Quand il y a des champs de conscience qui s’ouvrent, il y a des alliances qui se créent. Avec une vingtaine d’entreprises qui représentent un million de salariés, il s’engage dans une économie plus inclusive qui donne davantage de place à l’apprentissage et à la formation, parce qu’il est convaincu qu’il n’y a pas d’avenir pour l’économie de marché si elle ne se donne pas comme objectif la justice sociale.

Bibliographie d'Emmanuel Faber :

Chemins de traverse. Vivre l’économie autrement, Paris, Albin Michel, 2011.

Voir plus de photos :
Voir la vidéo : https://youtu.be/qNn5IZX2vuE

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Une économie qui s'interroge sur sa raison d'être.

Interview : Gabriel Ringlet
Compte-rendu : Jean Bauwin
Illustrations : Patrick Verhaegen (Pavé)
http://www.pavesurle.net/
Photos : Bruno Rotival
Vidéo : Bernard Balteau

(18/04/2019)

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